Publié sur Voix Arabes

Quels messages la jeunesse tunisienne adresse-t-elle au prochain président ?

Image Ce dimanche, les Tunisiens se rendront aux urnes pour la troisième fois de l’année. La première fois, lors des élections parlementaires du 26 octobre, premier scrutin libre et régulier depuis l’adoption de la nouvelle Constitution, le parti anti-islamiste Nidaa Tounès a obtenu la majorité des voix. Aucun candidat n’ayant recueilli plus de 50 % de l’ensemble des votes, les deux candidats arrivés en tête seront départagés dimanche. Les électeurs vont décider qui, du vétéran de la politique, Béji Caïd Essebsi, 88 ans, ou de la figure de la révolution et du militant des droits de l’homme, Moncef Marzouki, 69 ans, sera le mieux à même de diriger le pays durant les cinq prochaines années. 
 
La transition démocratique de la Tunisie a été saluée comme une réussite, mais la faible participation des électeurs, surtout chez les jeunes, reste préoccupante. Nombre de jeunes votants se sentent marginalisés et sont déçus par la trajectoire de leur pays depuis la révolution. « Iras-tu voter ? » : c’est la question que j’ai posée à Ali Mohamed Ben Hadi, un commerçant de 24 ans. « Bien sûr », m’a-t-il répondu, contrairement à beaucoup d’autres jeunes. Il espère que le processus électoral améliorera la situation économique de la Tunisie qui, pense-t-il, à l’instar de nombre de ses compatriotes, est la priorité numéro un à l’heure où le pays entre dans une nouvelle phase de sa récente transition démocratique. D’après les estimations, le taux de chômage avoisine 15 %, mais il serait deux fois plus élevé chez les jeunes. « Il n’y a pas d’emplois, le pays sombre », constate Ali Mohamed en désignant la petite rue commerçante sur laquelle donne son magasin de chaussures, dans le centre de Sousse, « regardez, ça se voit. » C’est la raison pour laquelle il votera pour Marzouki, qu’il appelle le « grand professeur ». Cependant, que le vainqueur soit Marzouki ou Essebsi, Ali Mohamed aimerait dire au prochain président « faites avancer la Tunisie, s’il vous plaît ».
 
Un autre problème se pose à l’approche du scrutin : l’insécurité. Depuis sa révolution, la Tunisie connaît une poussée de violence la plus extrême. Deux dirigeants politiques anti-islamistes ont été assassinés et les forces de sécurité ont été attaquées à plusieurs reprises. C’est pourquoi Hela Jamel, étudiante en mastère, donnera, elle, sa voix à Essebsi. « À cause de l’insécurité », explique-t-elle. Et d’affirmer que Marzouki ne possède pas l’expérience nécessaire. Le message qu’elle adresse à Essebsi est tout à fait clair : « protégez notre Tunisie ! »
 
Essebsi est considéré par nombre de ses partisans comme un grand leader disposant de l’expérience politique qui permettra de rétablir la sécurité dans la Tunisie de l’après-révolution. Néanmoins, l’engagement politique de ce vétéran, à la fois pendant le mandat du premier président du pays depuis l’indépendance, Habib Bourguiba, et sous la présidence de Zine el-Abidine Ben Ali, soulève des questions quant à son aspiration à la démocratie. Si Essebsi remporte l’élection présidentielle, son parti, Nidaa Tounès dominera la scène politique de la toute jeune démocratie tunisienne. Nihel, 21 ans, qui me remet en souriant un tract, souhaiterait donc dire à Essebsi, qu’elle soutient, « soyez d’abord un participant à la politique, et non un candidat autoritaire ». Et, en dépit de ses préoccupations quant à une dérive autoritaire, elle espère encore qu’Essebsi obtiendra la majorité des voix.
 
« Aimez la Tunisie avant de vous aimer et d’aimer votre parti et votre milieu ». Tel est le message d’Iheb Htiwech au futur président. Iheb, un étudiant de 21 ans, est bénévole dans l’association de jeunes « Sawty », qui incite les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales pour contribuer plus activement à façonner l’avenir politique de la Tunisie. Il peut arriver beaucoup de choses d’ici à dimanche, et les indécis restent nombreux, affirme-t-il. Et d’ajouter que, quel que soit le candidat, il espère que les Tunisiens voteront dans l’intérêt de la Tunisie, et que la jeunesse se mobilisera et ira voter.
 
Selon Wala Kasmi, fondatrice de l’ONG « Youth Decides » (La Jeunesse décide), qui milite pour l’autonomie des jeunes, la classe politique ne séduit pas la jeunesse, bien qu’Essebsi ait lancé sa campagne pour l’élection présidentielle dans un café fréquenté par les jeunes, dans le centre de Tunis, où on l’a vu fredonner une chanson à la mode, « Houmani ». Le célèbre rappeur El General s’est même produit lors de l’un des meetings de Marzouki à Menzah, une banlieue de Tunis. « Une grande partie de la jeunesse ne s’estime pas représentée par les hommes politiques, explique Wala. Il faut qu’ils nous parlent directement ». Elle prévoit que la participation des jeunes au scrutin de dimanche sera faible cette fois aussi. Youth Decides a posté en ligne une pétition pour tenter d’encourager et de pousser les deux candidats à donner la priorité aux questions qui intéressent les jeunes et à inciter activement les jeunes à voter. Dans une tentative ultime destinée à convaincre autant de jeunes que possible de faire entendre leur voix dimanche, Youth Decides organise cette semaine des débats politiques pour les jeunes. « Il n’y en a pas eu dans les médias », avance Wala. Son message au futur président de la Tunisie est le suivant : « Si vous vous préoccupez de l’avenir du pays, vous devez vous préoccuper des jeunes. »
 

Auteurs

Christine Petré

Rédactrice en chef du site web "Your Middle East"

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