Au Mali, ne plus être obligée de ne s’en remettre qu’à Dieu pour son accouchement

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Dans les pays développés certaines femmes, surtout parmi les jeunes, se plaignent de plus en plus de l’extrême médicalisation de accouchements. Les unes décident de ne pas connaître le sexe de leur enfant, d’autres choisissent d’accoucher à leur domicile, avec l’aide d’une sage-femme et sans péridurale. Mais il y a aussi des femmes, qui au contraire, par souci de confort, décident du jour et de l’heure de leur accouchement et optent pour la césarienne en dehors de toute indication médicale. Il y a aussi des progrès scientifiques qui suscitent d’interminables débats éthiques et secoue la société, comme la procréation médicalement assistée. Ces phénomènes illustrent à mes yeux les évolutions qui peuvent se produire lorsque l’accès à l’offre de soins ne cesse de s’améliorer et d’élargir le choix des possibles.

Chez moi, au Mali, ça ne se passe pas comme ça. Déjà, à moins de connaître les signes ou de voir un ventre rebondi, on ne parle pas ouvertement de sa grossesse. Même si ce n’est plus vraiment un sujet tabou, c’est culturel, les filles et femmes enceintes doivent rester discrètes et vagues.

Je me souviens de cette amie que je taquinais tout le temps parce que justement je pensais voir des signes de grossesse chez elle. Mais elle a nié jusqu’au moment où elle ne pouvait plus cacher son ventre, même sous les boubous les plus amples. Puisqu’en parler aurait pu porter malheur.

Pourtant, le malheur ne vient pas seulement des superstitions…

Des chiffres alarmants pour le Mali

Lorsque j’ai travaillé à l’UNFPA, le Fonds des Nations Unies pour la population, j’ai réalisé que la majorité des femmes habitant dans les zones rurales font face à trois manques chroniques : le manque d’accès aux consultations prénatales et post-natales, le manque de personnel qualifié et le manque d’équipements.

J’ai entendu tellement de fois dire, « je ne vais pas aux consultations prénatales, je m’en remets à Dieu ». Parce que pour voir un agent de santé, ces femmes enceintes doivent parcourir plusieurs kilomètres. En tout cas en dehors des grandes villes.

En 2016, le pays comptait 2 657 sages-femmes et infirmières obstétriciennes pour tout le pays, ce qui représente 1,4 sage-femme pour 10 000 habitants. De manière plus générale, avec un ratio de 5,2 agents de santé pour 10 000 habitants, nous étions loin des normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui recommandent 23 agents de santé pour 10 000 habitants.

L’immensité du territoire vient aggraver ce constat pour les zones rurales. Puisque la majorité des sages-femmes exercent dans la capitale (51%) et dans les chefs-lieux de régions, notamment Koulikoro et Ségou. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, on compte une sage-femme pour 1 840 habitants à Bamako contre une pour 10 660 à Kayes (à l’ouest) et une pour 43 710 à Taoudéni (au nord). À Bamako, le taux d’accouchement assisté est de 97,4% contre seulement 20 % en milieu rural.

J’ai aussi réalisé un autre enjeu, celui des grossesses précoces. Dans certaines communautés, alors que leur grossesse est plus à risque du fait de leur jeune âge, les adolescentes ont encore moins accès aux soins que les femmes adultes. Parce qu’elles n’osent pas s’y rendre, par manque d’expérience ou parfois parce que les centres de santé n’ont pas de services adaptés aux jeunes filles enceintes.

Et pourtant, en raison de leurs moyens limités et de leur éloignement, ce sont ces adolescentes et femmes défavorisées qui devraient être la priorité des politiques de santé publique.

Une solution adéquate contre l’isolement

Alors, quand on m’a proposé de lancer la communication d’un nouveau d’un nouveau projet : le projet pour l’autonomisation des femmes et le dividende démographique au Sahel (SWEDD), je n’ai pas hésité, heureuse de pouvoir apporter ma contribution pour faire changer cela.
De ma première grande rencontre internationale organisée par l’UNFPA, en juillet 2014, jusqu’au lancement du projet en novembre 2015, j’ai beaucoup appris sur le SWEDD et accompagné son évolution…comme un bébé.

Il y a quelques années, j’ai quitté l’UNFPA pour rejoindre l’équipe de la Banque mondiale au bureau de Bamako. Comme la Banque finance le SWEDD, j’ai pu continuer à travailler dessus et observer son impact dans la vie des femmes et des adolescentes.

Je crois en l’approche du SWEDD qui essaie de déployer davantage de sages-femmes en milieu rural et périurbain. Cela a le double avantage de faire baisser le nombre de décès maternels, infantiles et néonataux et de réduire les disparités dans les zones mal desservies.

En juin 2018, le projet a permis de recruter 105 sages-femmes au Mali. Un chiffre qui peut sembler faible, mais pour moi c’est un grand pas en avant quand je vois l’impact de leur formation et de leur installation dans des communes qui ne disposaient d’aucun cabinet médical. Cela correspond à une augmentation de 17 % de l’effectif des sages-femmes intervenant dans les régions ciblées et de 8 % au niveau national. Parallèlement, 14 cabinets privés ont été installés fin 2018.

Ces derniers mois, les équipes du projet qui visitent régulièrement les 13 communes de la périphérie de Bamako et des régions de Koulikoro, Sikasso et Ségou où le projet est opérationnel m’ont expliqué qu’en seulement trois mois d’exercice, les cabinets avaient déjà généré 85 emplois, réalisé 2 700 consultations curatives, 265 consultations prénatales et 115 accouchements. Ils ont aussi pris en charge 800 cas de maladies infantiles, organisé des ateliers de sensibilisation auprès de de 2 000 femmes pour leur fournir des informations sur les bienfaits des consultations prénatales et postnatales et la nutrition du nourrisson.  

Parfois j’accompagne les équipes lors de leurs visites. À Mamaribougou, dans la région de Koulikoro, j’ai rencontré Diallo Fatoumata Diallo, l’une des sages-femmes fraîchement installées avec l’appui du SWEDD. Elle m’a confié avoir choisi ce village parce qu’elle avait grandi avec ses parents non loin de là et avait vu et vécu les difficultés des femmes enceintes et des mamans qui devaient marcher des dizaines de kilomètres pour se faire suivre ou faire soigner leurs enfants. Avec une hausse de la fréquentation de son cabinet de près de 5 % par mois, pour elle, pas de doute, elle a fait le bon choix en s’installant ici.

Ça fait plaisir de voir que dans les sept pays qu’il couvre (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) le SWEDD fait chaque jour un peu plus la différence pour des milliers de femmes et de jeunes filles.

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