Chère population malgache, combien sommes-nous ?

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Ravaoarisoa, recrutee par l’Institut national de la statistique (INSTAT) comme agent recenseur.
Ravaoarisoa, recrutee par l’Institut national de la statistique (INSTAT) comme agent recenseur. Photo : Diana Styvanley, Banque mondiale

Les coulisses d’un recensement de la population et de l’habitat dans un pays vaste et enclavé comme Madagascar

Mardi, 19 juin 2018, 6h00 du matin, nous sommes au cœur de l’hiver à Antananarivo. Dehors, le soleil ne s’est pas encore levé et il fait froid. J’enfile mon blouson et je m’en vais retrouver Patricia Ravaoarisoa, 19 ans et fraîchement recrutée par l’Institut national de la statistique (INSTAT) comme agent recenseur pour compter les populations afin d’actualiser le recensement général de la population et de l’habitat, le troisième pour Madagascar. Patricia et moi passons de ruelles en ruelles, traversons des petits canaux et des dalles, et arrivons enfin dans le quartier de Namontana, un des quartiers pauvres de la capitale.

« Il faut visiter les maisons très tôt le matin car la plupart des gens travaillent la journée et reviennent tard et il est difficile de les avoir », m’explique Patricia. Nous retrouvons son collègue Tavoukou Javaning Proker, agent enquêteur qui s’occupe de 132 ménages dans le 4e arrondissement de la capitale. Tavoukou arrive à questionner en moyenne 20 à 25 ménages par jour. Le ménage qu’on s’apprête à interroger est son 400e depuis le début du recensement le 25 mai.

Madame Berthe nous accueille depuis sa petite cour. « Elle nous sourit, c’est bon signe », me murmure Patricia, « cela ne va pas être trop dur. » Cette phrase m’intrigue et elle me répondra plus tard qu’elle a déjà eu droit à des insultes, des menaces, et des portes claquées. Tavoukou et Patricia me confient que dans certaines localités, les agents recenseurs sont parfois même accompagnés de gendarmes pour leur sécurité.

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Dans tout le pays, plus 31 191 agents recenseurs comme Patricia et Tavoukou ont fait du porte-à-porte pour recueillir des informations socioéconomiques récentes sur les ménages.
Dans tout le pays, plus 31 191 agents recenseurs comme Patricia et Tavoukou ont fait du porte-à-porte pour recueillir des informations socioéconomiques récentes sur les ménages.

Madame Berthe, elle, est plutôt contente de nous recevoir. Cette grand-mère de 61 ans vit seule. Elle répond très volontairement à toutes les questions. Nous passons un quart d’heure chez Madame Berthe mais elle voudrait rallonger un peu la conversation en demandant s’il n’y aurait pas des questions liées à la drogue : « C’est le fléau qui touche les jeunes de ce quartier, il faut aussi en parler ouvertement », insiste-t-elle.

Le dernier recensement de la population à Madagascar remonte à 1993. Les données de base sont obsolètes. Économistes et experts estiment, font des projections, conscients du niveau élevé d’incertitude. Prévu initialement en 2003, le nouveau recensement a été reporté à plusieurs reprises en raison des crises politiques traversées par le pays. Alors que les normes internationales recommandent un intervalle maximum de dix années entre deux recensements, il aura fallu un quart de siècle pour lancer le troisième recensement de Madagascar.

Et presque deux années de préparation, le pays étant vaste avec certaines parties très enclavées. La première étape a commencé en 2017 avec la cartographie censitaire. Cette phase, qui a duré huit mois, de juin 2017 à janvier 2018, consiste à diviser la carte géographique du pays en petites unités afin de pouvoir dénombrer la population de façon exhaustive, sans double compte ni omission et de déterminer le nombre d’effectifs à déployer sur le terrain pour faire du porte-à-porte. L’opération de comptage de la population s’est étalée sur 23 jours et a mobilisé sur le terrain une énorme équipe de plus de 45 000 agents, dont 863 superviseurs, 2 704 contrôleurs, 10 985 chefs d’équipes et 31 191 agents recenseurs tels que Patricia et Tavoukou. Muni d’un badge et d’un stylo, chaque recenseur, pose patiemment les quelque 180 questions contenues dans un questionnaire long de sept pages.

Le nombre de questions dépend de la taille du ménage, de la survenue d’un décès ou d’une naissance dans la famille et de l’existence d’activités agricoles ou non. Tout y passe : l’âge, le genre de chaque membre du ménage jusqu’aux divers équipements, matériels, terrains, que le ménage possède en passant par le statut civil des membres du ménage, les langues parlées, le niveau d’instruction, le type de travail, les conditions de logement, etc.

« Beaucoup se mettent en colère ou sont suspicieux quand on vient aux questions sur leurs actifs et possessions », souligne Patricia. « Il faut constamment rassurer et sensibiliser les gens sur la pertinence des questions qu’ils jugent parfois déplacées », explique Tovonirina Razafimiarantsoa, coordonnateur de la Cellule centrale d’exécution du recensement (CCER), en me précisant que les gens ont peur d’être volés ou escroqués. « Les campagnes dans les médias locaux ont donc joué un rôle très important pour gagner leur confiance. »

En fait, cette multitude de questions permet de comprendre précisément la répartition spatiale et les caractéristiques socioéconomiques de la population malgache selon les quartiers et régions.

« Continuer à utiliser des données de population veilles de 25 ans, non mises à jour, risque de conduire à concevoir et mettre en œuvre des politiques de développement sur des bases erronées et donc à des programmes de développement non adaptés et inefficaces », m’a expliqué Abdoullahi Beidou, spécialiste en statistiques et en charge du projet STATCAP à la Banque mondiale. « C’est donc en toute logique que la Banque mondiale a décidé d’appuyer le gouvernement à renforcer la collecte de données récentes et de meilleure qualité. »

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Le recensement actuel est financé par un crédit de 30 millions de dollars octroyé par la Banque mondiale en 2017 pour renforcer les capacités de l’Institut national de la statistique (INSTAT).

Les résultats préliminaires du troisième recensement général de la population et de l’habitat ont été publiés au mois d’août 2019. Un travail colossal et minutieux. Il a fallu lancer l’enquête post-censitaire pour apprécier la couverture et la qualité du dénombrement, saisir toutes les fiches récapitulatives des données collectées dans plus de 31 000 zones de dénombrement, vérifier, traiter et analyser les données. Les résultats définitifs seront publiés en 2020, après saisie, apurement et traitement de toutes les données individuelles collectées.

« Savoir combien nous sommes, où habite la majorité de la population sur un territoire aussi vaste que Madagascar, connaître la pyramide des âges sont des informations essentielles pour faire de bons choix de politiques publiques », m’a confié Richard RANDRIAMANDRATO, ministre de l'Économie et des Finances de Madagascar. Pour lui, les résultats du troisième recensement apportent de précieuses indications pour décider et mieux investir, notamment dans le capital humain.  

25 ans après, nous pouvons répondre avec précision à la question de Tsialiva, chanteur célèbre s’est impliqué dans la campagne de sensibilisation pour le troisième recensement, « O ry Vahoaka, firy isika izao ? » (Chère Population, Combien sommes-nous actuellement ?).

Nous sommes 25 680 342. Quand même loin des estimations qui tablaient sur 22 millions d’habitants.

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Evolution de la population à Madagascar de 1993 à 2018

Auteurs

Diana Styvanley

Chargée de communication

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