Sécurité alimentaire en Afrique : tirer les enseignements du passé pour relever l’enjeu de l’approvisionnement alimentaire

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Claude has been a cheesemonger since 2010. He works at a dairy farm in Masisi, in Eastern DRC.
Photo: Vincent Tremeau/Banque mondiale

Espérance Belau est agricultrice et agro-entrepreneure en République démocratique du Congo (RDC). Elle redoute les conséquences du coronavirus sur la sécurité alimentaire et espère que des mesures seront prises rapidement pour y remédier. Contactée par téléphone, elle s’alarme de voir une grande partie de sa production de riz s’accumuler sur place et s’abîmer, faute d’acheteurs et de moyens de transport. Alors même, ajoute-t-elle, que les habitants de la capitale, Kinshasa, s’inquiètent de la hausse des prix sur les marchés de la ville à cause des perturbations dues aux mesures de confinement. 

Son exploitation se situe à côté de Masi-Manimba, dans la province du Kwilu, à 380 kilomètres de la capitale. Elle raconte comment, au lieu des deux points de contrôle habituels (les « barrières ») à franchir pour se rendre au marché de Kinshasa, il faut désormais s’arrêter huit fois. Certaines de ces barrières sont informelles, d’autres sont gérées par l’armée et d’autres encore par la police. Le but est certes de vérifier le respect du confinement, afin de contrôler et réduire les déplacements de population et endiguer ainsi la propagation du virus mais, selon elle, cette prolifération de contrôles expose les conducteurs de camions commerciaux ou de véhicules à des pots-de-vin supplémentaires et autres « tracasseries », comme on appelle ici ces pratiques informelles. Espérance produit et vend différentes denrées alimentaires, dont des ignames. En plus de 20 ans d’activité, elle n’a jamais vu les prix grimper aussi vite : du jour au lendemain, à cause du renchérissement des frais de transport, un sac d’ignames de 86 kilogrammes est passé de 45 à 80 dollars. Cette évolution est d’autant plus incroyable que, pour l’instant, le pays ne connaît pas de problèmes de production. Les récoltes ont été bonnes. Pour elle, cette envolée des prix, qui empêche les consommateurs de s’acheter de quoi manger, est uniquement liée à la désorganisation des chaînes logistiques agricoles.

Ce qui se passe en RDC n’est qu’un exemple parmi tant d’autres des perturbations que connaissent les systèmes de production et les marchés alimentaires en Afrique. Selon des estimations récentes du Programme alimentaire mondial (PAM) (a), cette aggravation de l’insécurité alimentaire dans la région risque d’être bien plus dévastatrice que les effets sanitaires proprement dits de l’épidémie de COVID-19. Mais cela n’a rien d’inéluctable : nous pouvons, sans remonter très loin dans le temps, voir quelles ont été les réactions lors de crises précédentes. La dernière flambée des prix alimentaires (2007-08), l’épidémie de grippe aviaire (2008) et Ebola (2015) nous mettent sur la voie des solutions efficaces et des mesures inutiles. Le tableau suivant résume les principaux enseignements tirés des réponses mises en œuvre pendant ces crises sous la forme d’investissements, de politiques publiques et d’activités de conseil.  

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Keeping Africa’s food supplies strong during COVID-19: Lessons from past crises

Face à la pandémie actuelle, deux grandes leçons s’appliquent à l’Afrique :

  1. ne pas se contenter d’un simple soutien budgétaire : si des mesures de soutien budgétaire à court terme permettent de lever certaines contraintes et d’assurer la disponibilité de produits vivriers, elles ne suffisent pas en tant que telles à garantir la sécurité alimentaire et l’approvisionnement des marchés à court et moyen termes ;
  2. garder les frontières et les marchés ouverts : le fait de ne pas fermer les marchés pour les intrants agricoles et les denrées alimentaires ni les frontières tout en privilégiant la sécurité de tous les acteurs de la filière permet de préserver les approvisionnements et la stabilité des prix. Cela permet également de faciliter la surveillance sanitaire et la diffusion d’informations dans les régions où les moyens de communication sont peu nombreux.

Fortes de ces enseignements, les autorités de pays d’Afrique comme la RDC s’emploient à préserver la continuité des approvisionnements pendant la pandémie. Pour conserver leur longueur d’avance, elles doivent déployer rapidement des politiques et des programmes permettant de suivre les échanges de denrées alimentaires, les approvisionnements et les prix mais aussi de se projeter dans la prochaine campagne pour veiller à raccourcir au maximum voire éviter la période de soudure et, ce faisant, réduire les risques de crise alimentaire. 

À moyen et long termes, les pays africains vont devoir mettre en place des politiques de développement économique et consentir des investissements pour relancer l’activité — car même les ménages ruraux qui comptent sur leur propre production pour nourrir leur famille peuvent être consommateurs nets de produits alimentaires et se retrouver ainsi tributaires d’autres sources de revenu. Pour Espérance, l’enjeu est que les autorités de RDC parviennent à stabiliser la situation sur le plan alimentaire et à relancer les chaînes d’approvisionnement pendant la pandémie pour pouvoir, plus tard, se concentrer sur des investissements à moyen et long termes, à l’instar du programme national de développement de l’agriculture (a), une opération en cours d’élaboration dont la phase initiale intègre précisément la province du Kwilu.

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