Transmission des valeurs : et si nous nous inspirions du mbongui ?

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Lessons from the Mbongui
J’avais 13 ans environ quand ma famille a décidé de se rendre au village de Mpangou, en République du Congo. Pour nous, les enfants de la ville, aller dans un village signifiait découvrir un monde nouveau. Je me souviens d’avoir embarqué des groupes électrogènes, des lecteurs de CD et des haut-parleurs pour emporter un peu de notre vie de citadins avec nous, et de ma mère nous disant d’acheter des friandises pour les offrir aux villageois. Après un voyage fréquemment interrompu pour désembourber les voitures sur des routes aux innombrables nids-de-poule, nous avons fini par arriver à destination.

Et là, je me suis dit que je n’allais pas y arriver. Certes, nous avions de l’électricité et de quoi manger et écouter de la musique, mais il fallait quand même se lever à cinq heures du matin pour aller se laver dans la rivière voisine, aux eaux glaciales. La nuit, nous étions assaillis de moustiques qui, sur tous les tons, nous vrillaient les oreilles. J’ignorais alors à quel point j’allais me plaire ici et le précieux enseignement que je retirerai de ce voyage... C’est la nuit, surtout, que la magie opérait : tout le village se rassemblait autour du feu pour partager un repas, sous l’œil attentif des autochtones, attirés par notre musique mais qui, conservant une distance prudente, s’enfuyaient au premier éclair des flashes de nos appareils. Sans parler de nos expéditions dans les localités voisines, à l’insu de nos parents.

Mais c’est une manifestation particulière, le mbongui, qui a retenu mon attention. « Mbongui », c’est le nom donné à la palabre dans nos villages. Il s’agit d’un rite culturel qui se déroule souvent à l’ombre d’un grand arbre : les aînés et les sages viennent s’installer là pour résoudre les litiges entre villageois et annoncer les nouvelles importantes, comme les décès ou les mariages. On y initie aussi les adolescents en leur enseignant ce que devenir adulte signifie. Les jeunes acquièrent la sagesse indispensable pour s’en sortir le mieux possible et se préparent à prendre la relève dès que le besoin s’en fera sentir. Ils assimilent les compétences pratiques indispensables dans la vie sociale, professionnelle et familiale et se voient inculquer les valeurs du respect, de l’honnêteté et de la confiance. Ils découvrent aussi en détail l’histoire de leur famille et développent ce faisant un sentiment profond d’identité doublé d’une conscience aiguë de ce qui les entoure.

La jeunesse africaine, comme la jeunesse en général, doit s’approprier les côtés positifs de sa culture et en retirer les enseignements utiles. On estime qu’en 2020, trois Africains sur quatre en moyenne seront âgés de 20 ans, ce qui fera de l’Afrique le continent le plus jeune du monde. L’état de la jeunesse africaine est d’ailleurs depuis longtemps un sujet de discussions, pour comprendre les défis et les opportunités, déplorer les échecs et célébrer les succès. Le plus souvent, le débat tourne autour de l’éducation, l’emploi, l’esprit d’entreprise et l’ambition professionnelle. Aussi importants soient-ils, ces éléments minimisent l’indispensable transfert des valeurs éthiques et humaines, qui sont au cœur des traditions africaines.

On dit souvent que les jeunes sont les leaders de demain, mais demain n’est jamais que le prolongement d’aujourd’hui : si les graines ne sont pas semées aujourd’hui, rien ne poussera demain. Le « leadership » ne se limite pas aux compétences et aux capacités techniques, à l’excellence et aux diplômes universitaires, à l’esprit d’entreprise. Il recouvre aussi les notions de maturité, d’esprit d’équipe, d’intégrité, de communication, de compétences interpersonnelles, d’empathie, de sagesse et bon nombre d’autres valeurs que l’on acquiert souvent à l’âge adulte. Alors que nous apprenons aux jeunes d’aujourd’hui à donner le meilleur d’eux-mêmes, nous devons aussi — et par nous j’entends leur pairs, la société, les institutions et les pouvoirs publics — défendre la place et le rôle des valeurs dans le leadership.

Le Groupe de la Banque mondiale lancera en novembre prochain le « Campus de l’apprentissage libre » pour encourager le partage de connaissances et ouvrir à la voie à une éducation pour tous reposant sur des solutions. Cette plateforme en ligne proposera des options techniques pour résoudre les enjeux de développement mais aussi des modules d’apprentissage novateurs sur le leadership et la transparence.

Alors que les jeunes se mobilisent pour obtenir un soutien plus global de leurs pairs, des pouvoirs publics, du secteur privé et de la communauté internationale afin de faire évoluer leurs communautés, ils doivent aussi s’efforcer de mieux cerner les compétences humaines qui auront un impact sur les initiatives de demain.

Et si nous nous inspirions, pour cela, de la tradition du mbongui ?

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