Vers une mutation des banques traditionnelles en Afrique de l’Ouest ?

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Nouvellement affecté à Dakar, c’est tout naturellement que je décide d’entreprendre des démarches pour disposer de l’eau, de l’électricité, de l’internet et d’un compte en banque. Pour ce dernier, je choisis une grande banque de la place, pour sa réputation et son large réseau d’agences et de guichets automatiques. Ce qui va suivre n’est nullement une fiction mais bien une réalité qui me semblait avoir disparu depuis des années. En voici le récit.


Arrivé à l’agence, je suis rapidement reçu par un agent qui me tend des formulaires à remplir. Je m’installe dans un coin de l’agence et commence à remplir les cases : nom, prénoms, adresse, téléphone, numéro de passeport, salaire annuel, etc. Très vite, je me rends compte que tous les formulaires, au nombre de 8, excusez du peu, demandent peu ou prou les mêmes informations de base.

Passé l’étonnement d’une telle lourdeur administrative, je m’arrête sur un document qui me propose de souscrire à une assurance décès. Surpris, je demande à l’agent un complément d’information. Ce dernier m’explique que cette assurance, en fait obligatoire, permettra à la banque de recouvrir le solde éventuellement débiteur de mon compte si je décède. Je propose que, à la place de cette assurance, mon compte soit simplement bloqué en cas de solde insuffisant, de sorte qu’il ne soit jamais à découvert. On me retorque que l’assurance permettra à la banque de pouvoir charger ses frais après ma mort, même en cas de solde insuffisant. Imparable. À l’étonnement succède un léger agacement.

Je réalise alors que, à part la police d’assurance décès qui réclame une prime annuelle de l’équivalent de 50 dollars, aucun des documents que m’a tendus l’agent n’indique les frais et commissions auxquels je serais éventuellement soumis. Je demande donc à ce dernier ce que me coûterait, annuellement, un compte courant classique assorti d’un chéquier et d’une carte visa. Nous atteignons très vite la somme de 500 dollars par an, une somme que je juge totalement disproportionnée pour des besoins qui se limiteraient, dans la pratique, à une dizaine de retraits et de chèques par mois. L’agacement cède alors à une forme d’incompréhension mêlée de dépit. Je décide, au final, de ne pas ouvrir de compte bancaire à Dakar et de continuer de me débrouiller avec mon compte à l’étranger.

Un cas extrême me direz-vous ? Peut-être, mais qui pourrait en dire suffisamment, je trouve, sur les taux de bancarisation encore un peu faibles en Afrique. Au-delà de l’anecdote, cette petite histoire apporte bien la démonstration qu’un modèle bancaire inventé et éprouvé depuis décennies en occident n’arrive pas à trouver sa place dans cette partie du monde et que de nouvelles formes de bancarisation doivent être trouvées.

La bonne nouvelle est que des solutions semblent émerger du monde bancaire, grâce notamment à la concomitance de trois facteurs :

  • La concurrence des opérateurs mobiles. Avec leurs réseaux tentaculaires de revendeurs, ces opérateurs se sont considérablement développés en l’espace de quelques années, permettant dans certains pays d’équiper les populations en téléphones mobiles au-delà du taux de 100%. Aux fonctions initiales de téléphonie se sont très vite rajoutées celles des comptes dits de transaction, offrant à leurs usagers la capacité de stocker, retirer, recevoir et envoyer de l’argent et payer leurs factures de manière électronique, sûre et en temps réel. Mais si ces nouvelles fonctionnalités ont principalement pour but d’éliminer les revendeurs secondaires de carte de recharges, elles se sont également révélées être une première entame sérieuse dans le business traditionnel des banques. Il semble qu’encore peu d’opérateurs mobiles se sont lancés dans la remontée de la chaîne de valeur en proposant des services financiers plus typiquement bancaires comme l’épargne rémunérée ou le crédit. Mais beaucoup y pensent, et cela pourrait venir assez rapidement. La concurrence sera alors particulièrement rude pour les banques.
     
  • L’innovation réglementaire. Petit à petit, les banques centrales font leur révolution. Traditionnellement peu enclines aux changements, elles permettent cependant à des innovations fondamentales de voir le jour. Les régimes d’agents bancaires basés sur le modèle des agents d’opérateurs mobiles, ou encore les approches dites « risk-based » des règles d’identification et de connaissance des clients en sont de bons exemples. Une mise à niveau bienvenue du jeu concurrentiel quand on sait tout le bénéfice que le client final pourrait retirer d’une confrontation directe entre banques et opérateurs de téléphonie mobile, deux industries aux appétits et moyens financiers colossaux.
  • L’innovation technologique. L’usage quasi-universel des téléphones mobiles offre des opportunités bien comprises des banquiers. Cependant, dans la pratique, ces mêmes banques se heurtent à des contraintes informatiques particulièrement lourdes, qui s’expliquent par la sédimentation de plusieurs décennies de développements internes (formant le fameux « Core Banking System » ou système centralisé d’information de la banque) et qui rendent quasiment impossible la confection de produits et l’usage de nouveaux canaux de distribution en phase avec les attentes des consommateurs d’aujourd’hui. Face à ces défis, des « Core Banking System » (CBS) de deuxième génération sont en train de voir le jour et, avec eux, la promesse de voir enfin le déploiement de nouvelles banques qui placeraient les services financiers digitaux au cœur de leur mode de fonctionnement et permettraient une complète démocratisation des services bancaires de base (et probablement aussi non bancaires).
 
Cette conjonction est en train de se produire en Afrique, dans certains pays comme l’Angola. La renaissance de Banco Postal illustre parfaitement le fait que la banque peut se réinventer et repartir à la conquête du marché. Grâce à sa nouvelle offre (Xikilamoney), Banco Postal propose de loin la gamme de services financiers la plus complète (y compris les services financiers numériques et les services bancaires classiques). Grâce à son réseau d’environ 200 points d’accès (y compris les agences et les kiosques), Banco Postal a déjà accueilli plus de 200 000 clients en seulement 18 mois. En Angola, les trois ingrédients sont présents : une forte concurrence des opérateurs télécoms, une réglementation bancaire plus ouverte sur les questions de « branchless banking » (ou services bancaires sans agences) et l’adoption d’un CBS de nouvelle génération. D’autres pays pourraient rapidement emboîter le pas, comme le Sénégal (et les autres pays de l’UEMOA), où la réglementation bancaire pourrait bientôt changer.

Une évolution que le groupe de la Banque mondiale accompagne, notamment à travers son initiative d'accès universel à la finance (UEA), dont l’'objectif est de permettre à l’ensemble de la population adulte mondiale d’avoir accès à des services financiers de base d'ici 2020, afin d’être en mesure d’envoyer/recevoir des paiements et d’épargner.
 

Auteurs

Laurent Gonnet

Spécialiste principal du secteur financier au pôle d’expertise en compétitivité et innovation de la Banque mondiale

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KOFFI
11 novembre 2018

Merci à la Banque Mondiale pour cet article très intéressant sur le regard succinct qu'elle jette sur le système bancaire en Afrique notamment à propos des lourdeurs administratives, des coûts de gestion et des coûts financiers d'intermédiation que supporte le client sur le continent.
Il est certain, par exemple en Afrique de l'Ouest, qu'avec la réglementation bancaire qui s'améliore, l'innovation technologique avec les TIC qui se développent et les progrès de la téléphonie mobile et du Mobile Banking offert par les opérateurs du secteur des télécommunications, des solutions d'améliorations des services financiers bancaires se profilent à l'horizon pour la clientèle. D'autant plus que les opérateur de téléphonie mobile ne cessent de proposer à leurs clientèles une gamme de produits et services financiers innovants qui viennent bousculer la pratique traditionnelle des banques sur la tranche des opérations courantes de petits montants (inférieurs à 1.500.000 FCFA ou 2.287 €).
Au delà de ce constat, il serait aussi judicieux de signaler parmi les facteurs qui participent à faire bouger les lignes au niveau du secteur bancaire, la part de marché de plus en plus grande qu'occupe depuis une dizaine d'année les systèmes financiers décentralisés (SFD) de deuxième génération. En effet ces SFD permettent, de plus en plus au secteur informel et une très large gamme de PME, de bénéficier de services financiers diversifiés et de proximités tenant compte des contraintes et stades de développement des ces entreprises. Il est certe par ailleurs bien de noter que dans ce secteur des SFD en Afrique, tout n'est pas rose mais, celui ci à permis dans une certaine mesure d'améliorer (i) le nombre de personnes disposant d'un compte d'épargne et effectuant des transactions financières formelles, (ii) d'étendre les services aux villes secondaires et zones rurales ayant un certain niveau d'activité économique et (iii) participer un temps soit peu à l'éducation financières de sa clientèle. L'action et le positionnement de ces SFD a permis, heureusement d'ailleurs, aux banques traditionnelles, le redéploiement de leurs réseaux vers plus de villes secondaires dans la plus part des pays de la zone. Villes secondaires que les banques avaient abandonnées pour diverses raisons notamment économiques ou sécuritaires.
L'action de ces SFD est tout de même à signaler en plus des trois facteurs signalés par l'article, conduisant les banques et établissements financiers en Afrique de l'Ouest, à rechercher des solutions d'amélioration de leurs services à la clientèle.
Bien cordialement.

MoSALL
14 novembre 2018

Bonjour
Très bel article pour sa clarté et la véracité dans les informations. En tant que acteur de ce secteur, je confirme et hâte de voir les changements de la réglementation plus favorable à une inclusion financière dans l'Uemoa.