L’apport des données pour la recherche sur la santé publique à l’heure de la COVID-19

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taking temp during COVID
Image: Dominic Chavez/World Bank

Les 31 mars et 1er avril derniers s’est tenue l’édition 2021 de la conférence MeasureDev (a). Organisées par le département Évaluation d’impact sur le développement (DIME) (a) et la cellule Outils et analyses/Économie du développement (DECAT) de la Banque mondiale, en partenariat avec le Center for Effective Global Action (CEGA), ces deux journées étaient consacrées aux nouvelles perspectives de la recherche sur la santé publique. Les chercheurs invités ont montré comment ils tirent parti de nouveaux types de statistiques et d’approches faisant un usage intensif de données pour s’atteler à des enjeux fondamentaux en matière de santé publique, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. La conférence a ainsi mis en évidence la manière dont les nouvelles méthodes d’analyse (liées à l’intelligence artificielle notamment) et les gisements toujours plus importants de nouvelles données (issues des plateformes de réseaux sociaux, des recherches en ligne, des capteurs et des téléphones portables) permettent aux chercheurs de suivre, mesurer et corriger en temps réel des interventions et des phénomènes sanitaires, et ce, à un coût moindre que les méthodes d’enquête en face-à-face classiques. Ces innovations s’avèrent particulièrement utiles face à une crise telle que celle provoquée par la pandémie de COVID-19, lorsque les procédures traditionnelles de collecte statistique ne peuvent s’effectuer et que l’obtention d’informations en temps réel est indispensable à la réponse des pouvoirs publics. 

Ce billet propose les points saillants des travaux novateurs présentés lors de la conférence MeasureDev 2021 et leurs implications pour les dirigeants du monde entier.  Par manque de place, nous ne présentons ici qu’une sélection parmi de nombreux exposés de grande qualité. Nous vous invitons à vous rendre sur notre site web (a) pour consulter la liste complète des intervenants et les liens vers leur présentation vidéo.

MeasureDev 2021  

Intelligence artificielle et santé 

Ziad Obermeyer (a), professeur à l’université de Berkeley et membre associé au CEGA, a ouvert la conférence en présentant les emplois possibles d’algorithmes prédictifs dans la santé et les interférences de certains biais. À partir de ses travaux (a), il a pu démontrer que l’état de santé d’un patient noir est en réalité plus dégradé que celui d’un patient blanc, alors qu’un algorithme leur a attribué un même niveau de risque médical. Il a également expliqué en quoi la loi CARES avait introduit un biais dans le financement de l’aide COVID-19. Le ciblage, qui reposait sur les patients employant d’importantes ressources (recettes) plutôt que chez ceux ayant besoin d’importantes ressources (gravité de l’infection au coronavirus) a désavantagé de manière disproportionnée les comtés à population noire (a). En dépit de leurs sérieuses lacunes, les approches basées sur l’apprentissage automatique et les algorithmes restent des outils cruciaux et d’un bon rapport coût-efficacité pour nourrir les politiques publiques, a expliqué Ziad Obermeyer, en ouvrant des pistes pour parvenir à éliminer les biais dans le ciblage algorithmique (voir la vidéo — toutes les vidéos mentionnées dans ce billet sont en anglais). 

Suivi et lutte contre la COVID-19

Lors de cette session, les chercheurs ont mis l’accent sur les sources de données abondantes et non traditionnelles qu’ils exploitent dans le but d’étayer les stratégies de lutte contre la pandémie : données internet (la proportion des utilisateurs actifs excède 50 % de la population mondiale), données mobiles — le nombre de téléphones portables dépasse le nombre d’habitants sur terre (a) —usages des médias sociaux, ou encore données géolocalisées et recueillies par télédétection. Il a également été question de travaux très récents sur le dépistage de la COVID-19, notamment des tests groupés à haute fréquence. 

  • Robert Marty (a) (DIME) a montré qu’on arrivait à prédire la hausse du nombre de cas de COVID-19 à l’échelle nationale et infranationale en se fondant sur l’augmentation des recherches sur Google liées au coronavirus. En analysant ces données, les responsables politiques pourraient y trouver des indicateurs précoces des pics de COVID-19 (vidéo). 

Rob Marty

  • Frauke Kreuter (a), de l’université du Maryland, a évoqué un travail conjoint avec Facebook pour la conception et le déploiement d’un outil de sondage qui évaluerait les symptômes de la COVID-19, les comportements sociaux, la santé mentale, la sécurité économique et la situation vaccinale. Ce dispositif d’enquête, qui vient étayer la surveillance syndromique, peut fournir des alertes rapides sur l’augmentation du nombre de cas (vidéo).
  • Ernest Mwebaze (a) a discuté de son travail chez Sunbird AI (a) : fournir au ministère ougandais de la Santé une analyse rétrospective et en temps réel de l’opinion publique sur les messages et les protocoles de prévention liés à la COVID-19, afin de modeler les communications de santé publique (video)
  • Shankar Iyer (Facebook) a présenté des cartes de colocalisation tirées de la plateforme Data for Good (a) . Cet outil, qui montre la fréquence à laquelle une trop grande proximité entre individus risque de propager la COVID-19, peut favoriser la recherche de cas contacts et sous-tendre la modélisation de schémas de distanciation sociale (vidéo).
  • Sveta Milusheva (a) a présenté son travail de recherche à DIME, qui consiste à associer l’historique détaillé d’appels mobiles à des données d’enquêtes démographiques et sanitaires afin de produire une modélisation multi-agent de propagation du virus (a). Grâce à cet instrument, les pouvoirs publics peuvent anticiper l’évolution de la pandémie, analyser différentes hypothèses de risque et ajuster leur politique anti-COVID. 
  • Jon Kolstad (a), de l’université de Californie-Berkeley, a démontré l’efficacité et la rentabilité des tests groupés à haute fréquence (a) contre l’épidémie de COVID-19, une solution très prometteuse pour réduire la prévalence de la maladie au sein d’un établissement (une école, par exemple).
  • Lors d’une série d’ateliers, Jared Shoultz (a), Mike Schoelen, et Este Geraghty (a) ingénieurs chez Esri (a) (vidéo) ainsi que Karen Byrnes, Deven Desai et Shurti Jain d'Atlas AI (a) (vidéo) ont expliqué comment exploiter les données géolocalisées et les outils d’analyse de leur entreprise respective pour contribuer à diverses interventions de santé publique, notamment dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. 
  • Trevor Monroe (DECAT) a décrit les travaux de la Banque mondiale en matière de libre accès aux données appliqué à la recherche sur le développement, dont notamment l’Open Data Product Starter Kit (explicité dans la dernière diapositive de cette présentation (a)). Il a mis l’accent sur le partenariat noué entre la Banque mondiale et le CEGA dans le cadre de la Berkeley Initiative for Transparency in the Social Sciences (a) et sur l’accréditation GitHub, deux initiatives qui stimuleront une recherche plus collaborative et plus ouverte (vidéo).

Climat et santé 

Gordon McCord (a) (UC San Diego), membre associé au CEGA, a animé une table ronde consacrée à l’incidence, déjà avérée, du changement climatique sur la santé dans les régions vulnérables, aux côtés de Tamma Carleton (a) (UC Santa Barbara) et Jesse Anttila-Hughes (a) (USF). La discussion a permis d’explorer de nouvelles pistes pour l’élaboration de politiques publiques et l’évaluation des coûts-avantages que représentent les mesures prises en faveur de l’adaptation au changement climatique et son atténuation (vidéo).

  • Gordon McCord et Jesse Antilla-Hughes se penchent sur l’incidence du climat sur la nutrition, en mettant en évidence l’importance de faire concorder les interventions avec les phénomènes météorologiques et les vagues de chaleur. Dans son étude de l’impact de l’ENSO sur la nutrition de l'enfant (a), Gordon McCord met au jour les effets délétères importants qu’entraîne El Niño, citant des répercussions sur l’agriculture. Les travaux de Jesse Anttila-Hughes sur l’impact des températures élevées sur la sous-alimentation (a) des enfants d’Afrique subsaharienne font état de graves répercussions par le biais de l’agriculture et de l’assainissement.
  • Le modèle d’évaluation qu’a présenté Tamma Carleton sur l’incidence du changement climatique sur la mortalité (a) rend compte des nouvelles données sur la résilience des différentes régions face au changement climatique. L’estimation du coût de la mortalité entre 17 et 37 dollars pour chaque tonne de carbone produite semble indiquer que les mesures actuelles sous-estiment le coût social des émissions de carbone.  

Mesurer la qualité des soins 

Plusieurs présentations de la Banque mondiale (notamment dans la cadre d’une table ronde le deuxième jour) ont souligné l’importance de mesurer l’accès aux soins de santé et la qualité des soins, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. 

  • Après avoir souligné qu’une prise en charge ne se traduit pas nécessairement par des soins de qualité, Damien de Walque (a) (Banque mondiale) a présenté un nouvel indicateur de « soins effectifs » destiné à mieux éclairer les lacunes dans l’offre de soins.
  • Anja Sautmann (a) a expliqué que des données consignées chaque jour constituent une source précieuse pour mesurer les besoins en soins de santé et analyser l’allocation inappropriée de ressources limitées. Elle s’est appuyée sur deux études exploitant ce type de données pour comprendre la propension des parents à demander des soins cliniques pour leurs enfants.
  • Eeshani Kandpal (a) a montré comment les contrats à la performance des agents de santé jouent sur la qualité des services. Une évaluation randomisée constate, d’une part, l’efficacité des gratifications et des pénalités financières pour inciter un travailleur de la santé à effectuer des tâches importantes, et, d’autre part, l’inefficacité de se contenter de relayer une information.

direct effects

  • Guadalupe Bedoya (a) (Banque mondiale) a proposé un nouvel outil pour évaluer le respect des pratiques de prévention et de maîtrise des infections dans des domaines et contextes multiples, qui démontre notamment le double impact négatif que produisent les contraintes du côté de l’offre et les comportements. Cet outil pourrait servir aux responsables politiques soucieux d’évaluer et d’améliorer les pratiques d’observance (vidéo). 
  • Berk Ozler (a) a exposé le potentiel des nouvelles plateformes technologiques, à l’instar de l’application de planification familiale que son équipe a développée, pour l’amélioration des prestations chez les professionnels de la santé. En aidant les prestataires à structurer les entretiens autour d’un processus de décision partagée, l’application s’est avérée plus efficace que le statu quo, et ce, pour la grande majorité des indicateurs de qualité et d’adoption de la technologie.

Données et mesures pour la santé mentale

La dernière session de MeasureDev était consacrée aux avancées de la recherche en matière d’amélioration de la santé mentale chez les populations vulnérables, les mères et leurs enfants (vidéo). 

  • Dans une présentation sur le Bangladesh, Helen Pitchik (UC Berkeley) a expliqué que les adultes responsables d'enfants et exposés à une insécurité alimentaire et une perte de revenus présentaient des symptômes de dépression plus prononcés que ceux moins affectés par la COVID-19, ce qui souligne l’importance des aides financières et des services de santé mentale pour les millions de mères et d’enfants touchés par les confinements.
  • L’équipe de Victoria Baranov (a) (université de Melbourne) a mesuré les effets d’un traitement de psychothérapie sur la dépression post-partum ainsi que le stress des mères et de leurs enfants grâce à des prélèvements de cheveux permettant d’identifier les biomarqueurs de stress chronique. Les conclusions de cette expérience révèlent une réduction de la dépression chez les mères et une corrélation positive entre suivi thérapeutique et développement du langage chez les enfants. 
  • Abu Siddique (a) (TUM Campus Straubing) a présenté une étude consacrée à l’impact d’interventions psycho-éducatives sur des mères réfugiées Rohingya et sur l’état socio-affectif de leurs enfants. Les résultats font état de nets progrès chez les mères pour une majorité d’indicateurs et un impact mesuré sur les enfants, notamment en matière de communication, de motricité globale et de résolution des problèmes. 
Thèmes
Régions

Auteurs

Maria Jones

Experte au sein du Groupe d'évaluation d'impact sur le développement (DIME), Banque mondiale

Sam Fishman

Blogueur invité, CEGA

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