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La guerre en Ukraine aggrave la crise alimentaire qui sévit déjà en Afrique de l’Ouest et au Sahel

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Photo: Dorte Verner Photo: Dorte Verner

L'invasion russe en Ukraine détruit des vies, des habitations et des infrastructures, et est à l’origine d’une grave crise humanitaire dans le pays et d’une aggravation de l'insécurité alimentaire dans le monde , provoquant une catastrophe qui va « au-delà de tout ce que nous avons connu depuis la Seconde Guerre mondiale », a alerté David Beasley (a), directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies.

La Russie et l'Ukraine comptent parmi les principaux fournisseurs mondiaux de denrées de base et d'engrais. En raison de la nature fortement intégrée de ces marchés, des personnes vivant à des milliers de kilomètres du champ de bataille subissent les conséquences de la guerre. Les perturbations de l'approvisionnement qu'elle provoque font à leur tour grimper les prix des aliments et des engrais.

La Russie et l'Ukraine sont l'un des greniers du monde : les deux pays fournissent à eux seuls près de 25 % des céréales de la planète (a) . Près de 50 pays dépendent de la Russie et de l'Ukraine pour au moins 30 % de leurs importations de blé et, pour 36 d'entre eux, cette proportion grimpe à plus de 50 % (a). En raison de la pénurie anticipée de l'offre à la suite de l'invasion russe, les cours mondiaux du blé et du maïs ont explosé et sont respectivement supérieurs de 48 et 28 % à ceux de début février (avant le déclenchement de la guerre), et de 79 et 37 % à ceux de l'année précédente. Ces hausses mondiales se traduiront directement par une inflation des prix alimentaires au niveau national, en particulier dans les pays dépendant des importations de denrées, ce qui limitera la capacité des populations à se procurer leur nourriture.

La situation est encore aggravée par le fait que la Russie est le premier exportateur mondial d'engrais azotés et le deuxième plus important fournisseur d'engrais potassiques et phosphatés. Les prix des engrais ont considérablement augmenté depuis le début de la guerre, parallèlement à la forte progression des prix du gaz. Cette hausse des prix fait peser une menace importante sur la production agricole mondiale. Le prix plus élevé des intrants sera soit répercuté directement sur les consommateurs, soit à l’origine d’une moindre utilisation de ces produits, ce qui réduira les volumes des récoltes. Quoi qu'il en soit, la flambée des coûts des engrais aura un impact négatif sur l'accessibilité des aliments et, par conséquent, sur la sécurité alimentaire dans les mois à venir.

L'Afrique de l'Ouest et la région du Sahel seront particulièrement affectées par la guerre entre la Russie et l'Ukraine.  Compte tenu de la forte dépendance de la région à l'égard des importations de denrées, la crise alimentaire mondiale qui se profile frappera durement la région et détériorera davantage la sécurité alimentaire, en particulier pour les pauvres. Localement, les prix du riz, du blé, de l'huile, du sucre et d'autres importations de produits transformés ont déjà augmenté de 20 à 50 % dans différents pays de la région. Le PAM prédit qu'en Afrique de l'Ouest, 7 à 10 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir d'insécurité alimentaire en raison des conséquences de la guerre. Or, avant même le début du conflit, les prévisions d'insécurité alimentaire pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel étaient inquiétantes. La région est en butte à une crise alimentaire et nutritionnelle pour la troisième année consécutive : 33,4 millions de personnes devraient avoir besoin d'une aide alimentaire entre juin et août 2022 (a). L'incidence élevée de l'insécurité alimentaire dans la région est la conséquence d'une combinaison de facteurs structurels — fragilité, niveaux élevés de pauvreté, changement climatique et dégradation de l'environnement — ainsi que de la faible productivité agricole. Les vagues successives de la pandémie de COVID-19 et leurs conséquences sur les chaînes d'approvisionnement ont aggravé la situation alimentaire dans la région.

« La Banque mondiale fournit une aide d'urgence à ceux qui en ont immédiatement besoin, tout en s'attaquant aux problèmes structurels afin de rendre les systèmes alimentaires plus résistants aux chocs. »

Les pays de la région auront besoin d'aide pour faire face à la crise. Toutefois, il est loin d'être certain que le soutien indispensable se matérialisera avec le volume et la rapidité nécessaires. La guerre entre la Russie et l'Ukraine augmente les coûts de l'aide alimentaire, ce qui limite la capacité des organisations internationales et des ONG et crée des priorités de dépenses concurrentes pour les gouvernements donateurs. Certains pays, en particulier en Europe, sont sous pression pour soutenir simultanément l'Ukraine et les réfugiés ukrainiens, protéger leur propre population des effets de l'inflation et renforcer la sécurité intérieure. Les compromis budgétaires associés ainsi que la baisse attendue des taux de croissance peuvent réduire la disponibilité des fonds pour le développement et l'aide humanitaire, juste au moment où il faudrait que les financements augmentent de façon très substantielle.

La Banque mondiale, tout comme ses partenaires et notamment le PAM et l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), reste déterminée à soutenir la région dans sa lutte contre l'insécurité alimentaire. Ousmane Diagana, vice-président pour l'Afrique de l'Ouest et centrale, souligne que « la Banque mondiale fournit une aide d'urgence à ceux qui en ont immédiatement besoin, tout en s'attaquant aux problèmes structurels afin de rendre les systèmes alimentaires plus résistants aux chocs. » « Cette double démarche est le seul moyen de remplir notre obligation humanitaire, mais aussi de réduire durablement le nombre de personnes souffrant d'insécurité alimentaire et d'assurer un développement à long terme », ajoute Simeon K. Ehui, directeur régional pour le développement durable en Afrique de l'Ouest.

Initiative phare de la Banque mondiale, le Programme de résilience des systèmes alimentaires en Afrique de l'Ouest (a) procure à la fois un soutien à court terme et des investissements à long terme. En appliquant une approche fondée sur les systèmes alimentaires, ainsi que l'a préconisé le Sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires, ce programme de plus de 700 millions de dollars contribuera à transformer les systèmes alimentaires ouest-africains pour les rendre plus résilients. Il aidera l'Afrique de l'Ouest et la région du Sahel à amortir l'impact de la guerre, car il permet aux gouvernements de fournir une aide d'urgence à leurs populations, par exemple au moyen de la réserve régionale de sécurité alimentaire de la CEDEAO, et d'investir dans des projets visant à renforcer la résilience. Il s'agit par exemple de favoriser le commerce alimentaire intrarégional dans le but de réduire la dépendance de la région aux importations alimentaires. Depuis la dernière crise alimentaire, la Banque mondiale a déjà considérablement augmenté son soutien financier consacré à la lutte contre la faim et la malnutrition dans le monde, qui est passé de 4,1 milliards de dollars en 2006-2007 à 17,3 milliards de dollars prévus pour l'exercice 2021-2022.


Auteurs

Simeon Ehui

Directeur régional pour le développement durable en Afrique, Banque mondiale

Chakib Jenane

Directeur régional pour le développement durable, Afrique de l’Ouest et du Centre

Kaja Waldmann

Analyste en sécurité alimentaire et en résilience du système alimentaire au sein du Pôle d'expertise mondiale en agriculture à la Banque mondiale

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