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La technologie aide à combattre la corruption

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Il y a à peine une semaine, un homme a défrayé la chronique mondiale en lâchant des dizaines de serpents dans un bureau des impôts du nord de l’Inde. Il manifestait ainsi sa colère contre des fonctionnaires locaux qui lui auraient demandé des paiements illicites pour une demande de terrain. Les gens utilisent les moyens à leur disposition pour dénoncer la corruption qui les écrase au quotidien. Dans le monde en développement, le coût de la corruption est lourd à supporter : un père de famille pauvre qui verse un dessous de table pour obtenir un permis ne peut plus nourrir les siens ; si des manuels scolaires ne sont pas livrés dans une école, les élèves ne peuvent plus apprendre ; et lorsque l’irrigation donne lieu au pillage des ressources, les paysans n’ont d’autre choix que de payer cher l’eau dont ils ont besoin s’ils ne veulent pas voir mourir leurs cultures.

D’après les estimations, la corruption dans les pays en développement représenterait chaque année entre 20 et 40 milliards de dollars qui seraient mis à l’abri à l’étranger, une somme colossale si l’on considère que 100 millions de dollars permettraient de financer un programme complet de vaccination pour 4 millions d’enfants. Les sommes perdues sur place sont tout aussi inquiétantes – à savoir les biens et les services promis qui ne se matérialisent jamais, et les marchés surfacturés qui ne servent qu’à engraisser les fonctionnaires corrompus en faisant payer la note aux citoyens ordinaires. Alors que nous célébrons la Journée internationale de la lutte contre la corruption, force est de reconnaître qu’il n’existe pas de remède miracle contre ce fléau. Cela étant, des mesures peuvent et doivent être prises pour augmenter le coût des pratiques de corruption – et envoyer clairement le message que la corruption ne paie pas.

Le paysan indien avait des reptiles à sa disposition. Ce dont il ne disposait pas, c’est d’un programme d’administration électronique bien entretenu qui lui aurait permis de se faire entendre sans avoir à recourir à des serpents pour manifester son mécontentement (nous travaillons avec le gouvernement indien précisément à la mise en place d’un programme de ce type).

Le développement est déjà en passe de se démocratiser grâce à la technologie qui améliore grandement la manière dont les informations et les services parviennent à leurs destinataires. En cas de dysfonctionnement du système, la technologie aide également à en comprendre les causes et à assigner les responsabilités. Si l’on parvenait à tirer pleinement parti des possibilités offertes par la technologie moderne – comme dans le cadre des initiatives de transparence gouvernementale – on pourrait renforcer la transparence en évitant de perdre des ressources qui devraient être consacrées au développement. Il est beaucoup plus facile pour les criminels de perpétrer leurs crimes dans l’ombre.

On voit déjà comment la technologie peut faire bouger les choses, par exemple en Indonésie, où un programme de lutte contre la pauvreté urbaine qui distribue chaque année 150 millions de dollars d’aide de la Banque mondiale et de l’État a permis de mettre l’internet et la téléphonie mobile au service du renforcement du suivi, de la transparence et de l’efficacité globale des projets. Ou en Moldova, où le gouvernement s’est engagé à utiliser la technologie pour améliorer la gouvernance et la participation citoyenne. Ou encore aux Philippines, où le ministre des Finances, M. Purisima, a lancé un programme public d’alerte en ligne (Pera Ng Bayan), qui a permis d’identifier plusieurs dizaines d’auteurs de fraude et d’évasion fiscale dans les six mois qui ont suivi sa mise en service.

Nous avons nous-mêmes constaté à la Banque que le fait de pouvoir être contactée par simple appel téléphonique ou via l’internet a aidé la Vice-présidence de l’Intégrité (INT) à enquêter sur des cas de fraude et de corruption dans le cadre de projets financés par la Banque. Le numéro vert d’INT enregistre déjà approximativement 26 000 appels par an. Environ 370 des appels reçus durant l’exercice écoulé étaient directement liés à des projets financés par la Banque. La Banque mondiale a sanctionné 34 entreprises et personnes privées durant l’exercice, et les banques multilatérales de développement ont collectivement honoré 37 exclusions croisées. Dans le même temps, la Banque mondiale a mis en place des garde-fous dans le cadre de projets à haut risque évalués à plus de 14 milliards de dollars et bloqué plusieurs marchés entachés d’irrégularités avant qu’ils ne soient attribués.

Les nouvelles technologies offrent d’autres moyens de combattre la fraude et la corruption. Grâce à la photographie satellite, les enquêteurs d’INT ont constaté que les travaux de construction au titre d’un projet financé par la Banque mondiale dans une zone de conflit n’avaient pas été achevés, contrairement à ce qu’affirmait le gouvernement. Dans le cadre de ses Examens détaillés de l’exécution, INT recoupe les données, ce qui lui a permis de détecter des milliers de transactions suspectes liées à la passation des marchés, par exemple des entreprises officiellement en concurrence pour un marché alors qu’elles ont le même numéro de téléphone ou la même adresse. Dans une enquête récente, des techniques de lutte contre la cybercriminalité ont permis à INT de déterminer que, par deux fois, la veille du jour où elle devait déclarer ses résultats financiers, une entreprise avait modifié plus de 300 écritures comptables correspondant à des paiements en liquide pour supprimer toute indication de paiement frauduleux.

La Banque mondiale travaille actuellement à la mise au point d’un logiciel de nouvelle génération qui permettra de déceler les indices de fraude, de corruption et de collusion dans la passation des marchés publics. À l’extérieur de la Banque, les nouvelles technologies permettront aux consommateurs de déterminer si un médicament est contrefait avant de l’acheter. L’acheteur pourra envoyer par SMS le code indiqué sur l’emballage à une base de données centrale et obtenir en quelques secondes une réponse confirmant s’il s’agit d’un vrai ou d’un faux médicament.

Inspirée par le succès des applications logicielles, la Banque mondiale a entrepris de créer sa propre Appli Intégrité pour que les citoyens puissent accéder instantanément à des informations concernant les projets financés par la Banque mondiale et faire part de soupçons de fraude ou de corruption. Les utilisateurs de cette appli pourront envoyer la photo d’une école à moitié construite, l’enregistrement audio d’une demande de paiement frauduleux ou tout autre fichier ou document pertinent directement à la Banque. Des versions ultérieures indiqueront aux utilisateurs l’emplacement exact des projets financés par la Banque et, au moyen de codes QR, leur fourniront des informations spécifiques sur les montants dépensés et l’état d’avancement du projet considéré. Dans les zones où l’usage des smartphones est moins répandu, un mécanisme distinct permettra à tout détenteur d’un téléphone mobile de base de contacter INT gratuitement.

La technologie peut être un instrument efficace pour renforcer la transparence, mais il faut rester vigilant, car la médaille a son revers – la croissance exponentielle de la cybercriminalité. Il y a à peine un mois, PriceWaterhouse Coopers a publié une enquête selon laquelle la cybercriminalité est désormais la quatrième forme de criminalité économique. Il y a dix ans, le problème était quasiment inexistant. Un moyen d’enrayer cette tendance est de faire davantage pour bloquer les transferts d’argent sale en mettant en place des systèmes financiers ouverts et transparents. C’est une question que la Banque compte soumettre à l’attention des représentants des autorités de police du monde entier qui se réuniront à la Banque en juin prochain dans le cadre de l’Alliance internationale des traqueurs de corruption.

On dit parfois que l’intégrité c’est faire le bon choix quand personne ne regarde. La réalité d’aujourd’hui c’est que la technologie moderne nous confère à tous plus ou moins la capacité de regarder. La technologie peut donner un sens véritable aux notions de transparence et de responsabilité ; elle peut éclairer les zones d’ombre. Elle n’en reste pas moins conçue et appliquée par l’homme. La technologie peut être utile, mais l’intégrité aura toujours de l’importance.

Image Mme Anstey est directrice générale à la Banque mondiale
Image M. McCarthy est vice-président de l’Intégrité à la Banque mondiale


 


Auteurs

Caroline Anstey

Directrice générale du Groupe de la Banque mondiale

Leonard McCarthy

Vice-président du Groupe de la Banque mondiale pour l’Intégrité

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