Echapper au piège des pays à faible revenu : que peut faire le Tchad ?

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Echapper au piège des pays à faible revenu : que peut faire le Tchad ?
N’Djamena, Tchad. Photo: Arne Hoel/Banque mondiale

L'un des pays les moins développés au monde, le Tchad a vu son PIB par habitant se contracter depuis 2015. Ce PIB par habitant (en dollars américains constants de 2010) était de 710 dollars en 2019, en baisse significative par rapport aux 961 dollars de 2014 et inférieur à la moyenne de 840 dollars et 1 590 dollars des pays à faible revenu et de l'Afrique subsaharienne (ASS), respectivement.

Figure 1: Tchad - Cycles de croissance du PIB réel, 2000-2022 (en pourcentage)

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Echapper au piège des pays à faible revenu : que peut faire le Tchad ?
Source : Données des comptes nationaux de la Banque mondiale.

Le Tchad est confronté à des défis complexes et souvent interdépendants qui ont contribué à sa fragilité économique tout en ralentissant ou en compromettant une croissance inclusive. Le récent Mémorandum économique du Tchad identifie les principaux obstacles à la croissance du pays que sont entre autres, l’insécurité, la dépendance excessive à l'égard des recettes pétrolières et l'incapacité à utiliser ces recettes pour soutenir une croissance généralisée, le changement et la variabilité climatiques, la faiblesse de la gestion des finances publiques et de l'environnement des affaires, ainsi que le capital physique et humain limité. Le cycle de croissance du Tchad (voir figure 1) illustre certaines de ces contraintes. L'insécurité croissante dans le pays et chez ses voisins constitue un facteur important de volatilité de la croissance à court terme.

La perspective d'une baisse significative de la production pétrolière, d'une forte croissance démographique et de défis croissants en matière de changement climatique nécessiteraient des pas de géant pour que le Tchad accède au statut de pays à revenu intermédiaire dans les deux décennies à venir.

Le pétrole est la principale ressource du Tchad. Sa production devrait toutefois fortement diminuer en raison de la modestie des réserves prouvées de pétrole, de l'éloignement des infrastructures, des risques sécuritaires et des difficultés de commercialisation.  Par conséquent, renforcer ce secteur et l'économie en général, nécessite des réformes pour améliorer le cadre de gestion des revenus pétroliers. Ce qui permettrait de renforcer le mécanisme de gestion des revenus pétroliers, qui comprendrait la création d'un fonds général destiné à accueillir l'excédent non budgétisé, divisé en composantes de stabilisation et d'investissement, et avec des règles et des procédures d'utilisation claires favorisant une utilisation plus productive et plus efficace par le biais du budget. En outre, il est urgent de diversifier l'économie pour la rendre moins dépendante du pétrole. L'amélioration de la productivité de l'agriculture, le soutien à l'agro-industrie légère et aux services, en particulier à l'économie numérique, seront déterminants.

Des efforts sont également nécessaires pour améliorer la qualité et l'offre d'infrastructures économiques. Le réseau d'infrastructures du Tchad est en retard sur celui de ses pairs et se caractérise par des inégalités internes et un accès limité. Les tarifs des services d'infrastructure deux fois plus chers qu'ailleurs en Afrique, reflètent les inefficacités et le manque de concurrence. Une grande partie des infrastructures est financée au niveau national, le budget du gouvernement central étant le principal moteur de l'investissement dans les infrastructures, malgré le soutien important des partenaires de développement dans des domaines critiques. Le Mémorandum économique estime que le coût de la réponse aux besoins en infrastructures du pays d'ici 2030 représenterait plus de 50 % du PIB de 2021. Même si des gains d'efficacité potentiels importants étaient réalisés et que les recettes nationales pouvaient être augmentées par rapport à leurs faibles niveaux actuels, le Tchad serait toujours confronté à d'importants déficits de financement des infrastructures qui devraient être financés par des sources de financement novatrices et non traditionnelles. L'adoption de réformes institutionnelles, réglementaires et administratives sera essentielle pour promouvoir l'investissement privé dans l'infrastructure économique.

Figure 2 : Projection du PIB par habitant du Tchad par scénario (en dollars constants de 2010)

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Echapper au piège des pays à faible revenu : que peut faire le Tchad ?
Source : Données des comptes nationaux de la Banque mondiale.

Entre-temps, le taux de chômage formel du Tchad a augmenté, s'ajoutant à la main-d'œuvre essentiellement informelle et souvent mal utilisée. L'incapacité à résoudre le problème de la main-d'œuvre informelle et sous-utilisée engendre des risques économiques et sociaux importants.  La majeure partie de la main-d'œuvre est employée dans le secteur informel à faible valeur ajoutée, et les travailleurs y sont majoritairement peu qualifiés et peu éduqués. Le marché du travail tend à exiger davantage de main-d'œuvre non qualifiée, bien qu'il y ait une tendance croissante vers une main-d'œuvre plus qualifiée, en particulier dans le secteur formel. Le pays reste mal préparé à produire des compétences pertinentes pour le marché du travail, ce qui entrave la compétitivité et la productivité. Le développement du secteur privé est le principal moteur de la création d'emplois et de la mobilité de la main-d'œuvre. Mais ce secteur est sous-développé au Tchad car le secteur public reste le principal employeur.  Le Mémorandum propose des options sur l‘utilisation d’une partie des revenus pétroliers afin d'investir dans le développement de compétences pertinentes et tirer parti de la transformation économique, pour accélérer la création d'emplois et accroître la mobilité de la main-d'œuvre. Pour stimuler le marché de l'emploi formel, une certaine réglementation du marché du travail pourrait également permettre de renforcer la concurrence entre les entreprises pour la main-d'œuvre qualifiée.

Le Tchad pourrait devenir un pays à revenu intermédiaire de la tranche bas d'ici 2045 si le pays met en œuvre l'ensemble des réformes du marché du travail, des infrastructures et du secteur pétrolier recommandées dans le mémorandum économique du pays.  En supposant que toutes les réformes soient mises en œuvre, la croissance du PIB par habitant du Tchad devrait être en moyenne de 0,2 % en 2025-29, de 3,2 % en 2030-39 et de 5,2 % en 2040-49. Le revenu national net (RNB) par habitant du Tchad n'atteindrait le seuil officiel actuel du statut de pays à revenu moyen inférieur qu'en 2045 (voir figure 2). En revanche, l'absence de mise en œuvre des réformes proposées serait coûteuse, car le Tchad resterait un pays à faible revenu même en 2050, sans amélioration significative de la qualité de vie de sa population et sans réduction notable de la pauvreté.

Auteurs

Fulbert Tchana Tchana

Economiste-pays en chef, groupe de pratique Croissance équitable, finance et institutions

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