Économie en croissance, bonheur en déclin : le paradoxe du monde arabe

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Shutterstock l arindambanerjeeLes événements du Printemps arabe ont pris le monde par surprise : à l'époque, aucun signe évident n'annonçait l'approche d'une tempête au Levant et dans le Maghreb. Les indicateurs objectifs (mesurés régulièrement pour nombre d’entre eux) révélaient une amélioration graduelle des économies dans ces parties du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord : une croissance économique raisonnable, des taux de pauvreté absolue peu élevés et en baisse, un niveau d’inégalité des revenus plutôt bas ou moyen, des taux de mortalité juvénile en déclin, un degré d’alphabétisation en hausse et une espérance de vie en progrès.

Cependant, on aurait pu détecter la montée du mécontentement dans les pays arabes en se fiant à d'autres indicateurs, notamment ceux qui concernent les perceptions. En effet, dans beaucoup de pays de la région, malgré les avancées économiques et sociales accomplies entre 2000 et 2010, le niveau moyen de bonheur était inférieur à celui qu'on associe généralement aux économies présentant des niveaux de revenu par habitant similaires. Cet indice était particulièrement bas en Syrie et en Lybie. 
 
PIB par habitant et satisfaction à l’égard de la vie, 2008-2010



Source : Arampatzi, Burger, Ianchovichina, Röhricht et Veenhoven (2015). N.B. : Voir ici la liste des codes pays.
 
Surtout, le niveau moyen de bonheur enregistré dans les sondages avait baissé considérablement dans les années précédant le Printemps arabe (voir la figure ci-dessous). Cette baisse était plus marquée dans la classe moyenne que chez les pauvres, et plus prononcée en Syrie, en Égypte, en Tunisie et au Yémen, soit quatre pays qui allaient connaître les soulèvements les plus intenses en 2010-2011.

Baisse du niveau de bonheur, 2000-2010



Source : Données recueillies dans le cadre du sondage international de l’institut Gallup à la question : « Imaginez une échelle à 10 barreaux. Le sommet de l'échelle représente la meilleure vie possible, et le bas la pire vie possible. Où diriez-vous que vous vous situez sur l’échelle en ce moment ? ».

Cette situation qui voit se conjuguer déclin du bonheur et progrès économique modeste ou rapide relève de ce que l’on appelle le paradoxe du « développement mécontent », illustré dans la figure ci-dessous. On observe que la plupart des pays arabes se trouvent dans le coin inférieur droit ; autrement dit, alors que ces pays s’enrichissaient de 2005 à 2010, leurs habitants y devenaient plus malheureux.
 
Croissance du PIB et évolution de la satisfaction à l’égard de la vie



Source : Arampatzi, Burger, Ianchovichina, Röhricht, et Veenhoven (2015).
 
Pourquoi les habitants des pays arabes étaient-ils si mécontents  malgré l'amélioration des indicateurs socioéconomiques ? Dans un document de travail intitulé Unhappy Development: Dissatisfaction with Life in the Wake of the Arab Spring (a), nous examinons plusieurs facteurs expliquant ce paradoxe dans les pays arabes en développement : 1) la présence de systèmes politiques autocratiques et la limitation des libertés civiles ; 2) de faibles niveaux de vie ; 3) un fort taux de chômage et des emplois de mauvaise qualité ; 4) la corruption et le capitalisme de copinage. Pour apprécier le degré de bonheur, nous tenons compte non seulement des conditions de vie objectives dans les pays concernés, mais aussi de la perception subjective de leurs habitants vis-à-vis de différents aspects de leur vie et de leur société.

Nous arrivons à la conclusion que le mécontentement social dans les pays arabes en développement est attribuable à 3 facteurs  : des niveaux de vie bas ou en déclin, des conditions d’emploi difficiles et le capitalisme de copinage. Cette conclusion met en lumière l'importance de mesurer les aspirations et les perceptions des populations en matière de qualité de vie, que les données objectives ne permettent généralement pas de cerner. Ce qui a été déterminant, c'est ce que les gens pensaient et ressentaient face à ce qui se passait dans leur pays.

L'amélioration des conditions sociales et économiques entraînant une hausse des aspirations au bonheur, beaucoup de gens — surtout dans la classe moyenne et chez les jeunes — sont devenus plus conscients, et insatisfaits, de leur niveau de vie. Un peu partout, on a ressenti une frustration croissante face à la mauvaise qualité des services publics, à la situation déplorable du marché du travail et à la nécessité d'utiliser des contacts (ce qu'on appelle le wasta) pour obtenir un bon emploi ou surmonter les tracasseries administratives.

Cependant, existe-t-il une corrélation entre la hausse de l’insatisfaction qui prévalait avant le Printemps arabe et les soulèvements populaires qui ont suivi ? Nous mettons en évidence que les motifs à l’origine de l’insatisfaction dans les pays arabes en développement sont les mêmes qui ont précipité les soulèvements du Printemps arabe.

Dans un sondage mené par l'Arab Barometer (a), en effet, les participants expliquent le Printemps arabe par trois grands motifs : la volonté de lutter contre la corruption, la recherche d’une meilleure situation économique et l’amélioration de la justice sociale et économique. On le voit, dans ces pays, la baisse du degré moyen de satisfaction dans la vie était un signe précurseur des événements qui ont débuté à la fin de 2010 et qui sont devenus le Printemps arabe.

Certes, l'insatisfaction ne suffit pas à déclencher un soulèvement et le mécontentement n'atteignait pas le même niveau dans tous les pays arabes en développement. Néanmoins, nous croyons que l'on aurait pu prévoir les soulèvements dans une certaine mesure en se fondant sur les indicateurs subjectifs. Si les dirigeants, les décideurs et les chercheurs s'y étaient intéressés, ils auraient observé que quelque chose ne tournait pas rond dans le monde arabe avant 2011.

Raisons expliquant le Printemps arabe selon les habitants du monde arabe en développement

Source : Arab Barometer (2012-2014).
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