Publié sur Voix Arabes

L’exode d’Égypte (Partie 2)

Image Partie 1

À l’intérieur du terminal 1, c’est le chaos. Le chaos absolu. Dans un bâtiment pouvant accueillir peut-être deux mille personnes, il s’en masse dix mille, voire davantage. Et tout le monde pousse pour pouvoir entrer. Je ne sais pas du tout où a bien pu passer mon chauffeur, et, comme tout le monde, je commence à pousser moi aussi. Soudain, je vois une femme qui s’accroche désespérément à la main d’un petit enfant devant moi.

J’arrête de pousser et je demande à tout le monde d’en faire autant. Je m’attends à ce que les choses empirent à mesure que nous avançons, mais ce n’est pas le cas. Le terminal est noir de monde, mais finalement, chacun y met du sien. Des gens viennent en aide aux personnes âgées, aux mères et aux enfants, et c’est une foule internationale, essentiellement composée de touristes du monde entier, qui peuple le terminal. Un diabétique est mal en point car il a perdu son sac et ne peut pas se faire son injection. Quelqu’un surgi de nulle part lui tend de l’insuline qu’il sort de son bagage. Lui aussi est diabétique. Je n’oublierai jamais une telle gentillesse.

Lorsque je suis entré dans le terminal, j’ai regardé derrière moi et j’ai vu que les services de sécurité fermaient l’entrée du bâtiment. Il ne pouvait accueillir une personne de plus. Il est à peine 9h00 du matin, et d’après ce que je vois, nul n’est autorisé à entrer dans le terminal. Ma sœur a eu une bonne intuition. Si j’étais arrivé un peu plus tard, j’aurais été refoulé, comme probablement des milliers d’autres, qui ont des réservations confirmées.

Du coin de l’œil, je peux voir que BA enregistre déjà des passagers. Pour un vol décollant à 16h00, l’enregistrement est déjà ouvert à 9h00. Toutefois, je dois me rendre jusqu’au comptoir d’enregistrement 4, alors que je suis plus proche du comptoir 24. S’il n’y avait personne devant moi, il ne me faudrait que 5 minutes. Mais cinq mille personnes peut-être tentent de se frayer un chemin jusqu’aux files d’attente pour l’enregistrement, et on fait du surplace. Serrés les uns contre les autres, nous prenons sur nous et il me faut environ une heure pour gagner la file qui conduit à l’agent de BA. Je fais la queue depuis quatre heures lorsque je me rends compte que la plupart des personnes devant moi n’ont pas de réservation confirmée et sont refoulées. Les agents font de leur mieux pour inscrire les gens sur des vols à d’autres dates. En tête de file, un homme d’âge mûr n’a pas de réservation confirmée et trouve une place sur le premier vol disponible, qui ne part que dans deux semaines. Il sort de la file, les larmes aux yeux, sans savoir ni où aller ni quoi faire. Et il n’est pas le seul.

Enfin, c’est mon tour. L’agent de BA semble soulagé de constater que, moi au moins, j’ai une confirmation, et il me remet ma carte d’embarquement. Dans ce chaos, cette carte d’embarquement vaut de l’or. L’agent me dit que, sans accès à Internet ou au réseau téléphonique international, il faut impérativement venir à l’aéroport pour modifier son billet, ce qui explique le chaos ambiant. À ma droite, je vois que l’on renvoie une vieille femme et je sais immédiatement ce que je dois faire. L’agent perçoit mon regard et me dit "M. Sherif, cela ne marchera pas. Si vous renoncez à votre place, elle revient à la première personne sur la liste d’attente, vous ne pouvez pas choisir de manière arbitraire qui peut embarquer le premier". Personne âgée ou non, le système en place ne vous permet pas d’avoir un comportement digne d’un être humain.

Ma carte d’embarquement en main, il me faut encore trois heures pour venir à bout des formalités d’immigration. Il est alors près de 14h30 et BA annonce déjà sa porte d’embarquement.  Les règles de sécurité n’ont plus cours et, pour autant que je me souvienne, personne n’est fouillé au moment d’embarquer. Enfin, à 15h00, je suis dans l’avion. Le dernier bus a déversé ses passagers et le pilote nous assure que nous allons partir, mais que nous attendons deux passagers supplémentaires.

Toutefois, l’appareil est plus qu’à moitié vide. J’interroge l’hôtesse de l’air sur les raisons de cette incongruité, et elle me répond que les sièges vides ont été réservés par des personnes qui n’ont certainement pas pu arriver jusqu’au terminal avant qu’on ne le ferme. Ces sièges ont été payés et les titulaires des billets ne se sont pas présentés, et je ne peux pas croire qu’on ne puisse pas faire embarquer plus de monde. Je n’en veux cependant pas à la compagnie aérienne. Si vous aviez vu ce chaos dans le terminal, vous comprendriez. Il est même surprenant que tout fonctionne et que l’appareil ait été ravitaillé en carburant et soit prêt à décoller.

Assis en classe economy plus, tout près de la porte par laquelle les passagers embarquent, je vois une Mercedes noire approcher sur le tarmac. Elle s’arrête à proximité de l’appareil et ses occupants montent à bord. La famille entre dans l’avion et je les reconnais. Le chef de famille appartient au clan Moubarak, et fait partie des gens responsables de ce qui a déclenché la révolution. Il me reconnaît immédiatement et me dit bonjour.

Lorsque l’avion décolle enfin, les gens applaudissent. Pas moi. Je regarde par le hublot, inquiet pour ma sœur et sa famille, et je me demande ce que l’avenir leur réserve. Quand le signal demandant aux passagers d’attacher leur ceinture s’éteint, l’hôtesse de l’air de la première classe vient me voir pour m’annoncer que je suis invité à prendre le café avec mon "ami". Il n’a jamais été mon ami, et je ne bois pas de café, mais je me rends en première classe, car je suis curieux d’entendre ce qu’il a à me dire. Il me dit que l’Égypte est finie et que lui et sa famille vont s’installer définitivement dans leur maison de Londres. Telle est sa conclusion alors que le président Moubarak n’a démissionné que la veille.

Mais il a tort. L’Égypte n’est pas finie.  C’est juste lui qui est grillé et qui s’enfuit comme un lâche pour ne pas avoir à faire face à ses responsabilités. L’Égypte n’est pas finie, mais c’en est fini des gens comme lui. La révolution commence déjà à porter ses fruits et lorsque je regagne mon siège en classe économique, je pense à tous ces gens qui ont donné leur vie pour que ce jour arrive. Je sais qui sont les véritables héros, ceux qui ont fait l’ultime sacrifice pour une révolution en marche.

 


Auteurs

Khaled Sherif

Chef de l’administration

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