Publié sur Voix Arabes

Moyen-Orient et Afrique du Nord : une stratégie ascendante pour reconstruire en mieux

Man in textile shop in Jordan. (Seersa Abaza/ Shutterstock.com) Man in textile shop in Jordan. (Seersa Abaza/ Shutterstock.com)

Dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), la plupart des jeunes travaillent dans le secteur informel, comme micro-entrepreneurs ou employés non déclarés. Pour certains, il s’agit d’un choix délibéré ; mais pour la grande majorité, c’est un choix par défaut. Seul un renforcement de leur productivité permettra de reconstruire le contrat social dans la région au sortir de la pandémie de COVID-19.  

 Nous connaissons mal la taille du secteur informel dans les pays de la région MENA, notamment en raison du manque d’accessibilité des données (a) dans la région. Mais grâce à la dernière étude régionale (a) réalisée, nous savons qu’au début des années 2000, le pourcentage de la population active ne contribuant pas à la sécurité sociale allait de 32 % en Libye à pratiquement 90 % au Yémen, cette proportion ressortant à respectivement 45 et 70 % en Égypte et au Maroc. Avec les évolutions intervenues depuis dans ces pays, notamment l'essor des petits boulots lié à l’économie des plateformes, l’informalité s’est probablement considérablement développée. En Égypte, par exemple, selon les données d’une enquête sur le revenu, les dépenses et la consommation des ménages réalisée en 2017-18, plus de 60 % des travailleurs étaient employés de manière informelle. La part des travailleurs informels est particulièrement élevée dans l’agriculture, le bâtiment et le commerce de gros et de détail.

Longtemps, les décideurs ont fait l’impasse sur la question du secteur informel. C’est moins le cas désormais. Les gouvernements réfléchissent à des moyens pour « formaliser » le secteur informel ou mieux l’intégrer dans le pacte social national. Ils reconnaissent dorénavant que les travailleurs informels procurent des biens et des services extrêmement précieux à des millions d’habitants dans la région : plats cuisinés, bricolage chez les particuliers, transports, ménage, etc. Pourtant, les relations avec les autorités locales, qui considèrent souvent ces travailleurs comme une nuisance, sont délicates et la police a tendance à les harceler pour défaut de patente professionnelle, alors même que leur seule transgression est de vouloir nourrir leurs familles dans des pays où l’économie informelle est devenue incapable de leur fournir de meilleures perspectives d’emploi.

L’édition 2020 du rapport de la Banque mondiale sur la pauvreté et la prospérité partagée montre comment, à l’échelle mondiale, la pandémie de COVID-19 a frappé particulièrement durement les revenus des travailleurs informels. Beaucoup viennent désormais gonfler les rangs des nouveaux pauvres. Les enquêtes par téléphone révèlent que la situation de la région MENA n’a rien d’exceptionnel, même si plusieurs pays ont réagi face à cette érosion des revenus informels en mettant en place des transferts monétaires. Alors que le mécontentement atteint des niveaux inédits et que la contribution de la main-d’œuvre informelle à l’économie continue d’être sous-estimée, les pouvoirs publics doivent prendre la mesure de ses besoins et de son potentiel. Au sortir de la pandémie, la région devra déployer des politiques publiques plus positives en direction du secteur informel.

Les travailleurs du secteur parallèle se situent au bas de la pyramide économique. Ils occupent les postes pénibles dans des conditions de sécurité ou de couverture médicale précaires pour des salaires de misère. Ils ne possèdent que peu de biens et ne sont en général pas très productifs. La plupart ne sont pas éligibles aux programmes sociaux, même s’ils risquent de basculer dans la pauvreté. Pour reconstruire en mieux, les pays vont devoir s’atteler à ces problèmes et développer les débouchés économiques pour ces travailleurs. Une hausse de leurs revenus rime avec un recul de la pauvreté, une augmentation de la satisfaction de vivre et une amélioration des clauses du contrat social.

L’un des moyens d’améliorer les perspectives économiques des travailleurs informels consiste à étendre l’offre d’emplois formels sur les marchés du travail, en s’attachant à renforcer la concurrence, stimuler l’innovation et installer un environnement des affaires dynamique — trois axes d’action au cœur du programme de la Banque mondiale pour l’emploi et la transformation économique.

Mais la création d’emplois de qualité prend du temps et les études montrent que les travailleurs non déclarés de la région MENA ont très peu de chance d’obtenir des emplois formels. Ce constat vaut aussi pour les micro et petites entreprises informelles. C’est pourquoi, parallèlement aux efforts pour stimuler la création d’emplois formels, nous devons être pragmatiques et nous concentrer sur la productivité et l’écosystème entrepreneurial des travailleurs au bas de la pyramide.

Le renforcement des actifs productifs et des compétences de la main-d’œuvre informelle doit faire partie des premières priorités. Les années de soutien à la microfinance et la formation professionnelle sont riches d’enseignements, qu’il s’agisse de la valeur du capital social, de la nécessité d’étudier les participants à ces programmes, des différences d’impact sur l’activité commerciale et le bien-être, de l’importance d’adapter les interventions au contexte ou encore de l’intérêt d’associer l’accès aux capitaux à l’acquisition de compétences.

La prochaine priorité consiste à installer un environnement d’affaires porteur pour les travailleurs informels. Certes, les entreprises informelles absorbent des ressources publiques sans payer d’impôts, mais elles jouent un rôle central dans la création d’emplois et de valeur ajoutée. Les représentants de l’État doivent donc accompagner l’organisation et la formalisation de ces acteurs de l’ombre au lieu de les harceler. Cela passe par exemple par la création de marchés et de lois de zonage permettant aux vendeurs à la sauvette de travailler en toute sécurité et au plus près de leur clientèle. Les normes sanitaires et sécuritaires s’en trouveraient améliorées et cela pourrait engendrer le paiement de redevances. Les gouvernements doivent redoubler d’efforts pour combattre les activités criminelles et illicites pénalisant la société tout entière. Un écosystème porteur nécessite également un environnement juridique et réglementaire à même de stimuler des flux de capitaux mieux adaptés aux marchés visés. Il faudrait notamment développer des produits financiers adaptés au secteur informel (micro-leasing, dispositifs spécifiques pour l’évaluation des risques de crédit, etc.).

Un autre aspect important réside dans un système d’assurance sociale couvrant les travailleurs non déclarés sans les obliger à rejoindre l’économie formelle. Le développement et l’utilisation accrue des technologies numériques (à l’image de la plateforme Halan (a) en Égypte) pourraient servir aussi de levier, notamment en offrant aux entreprises et aux travailleurs informels un moyen sûr d’interagir avec leurs clients et de trouver un emploi.

Enfin, il faudra collecter plus de données et améliorer le suivi. Aucune politique efficace ne peut voir le jour sans données sur lesquelles s’appuyer. Heureusement, la plupart des informations nécessaires sont déjà disponibles. Les mettre à la disposition des analystes et des chercheurs n’implique pas de frais exorbitants sachant que cela permettra d’élaborer des politiques solidement étayées bénéficiant à des millions de personnes.

À mesure que les gouvernements réalisent le potentiel du secteur informel, ils ont besoin de solutions et de conseils pour tirer le meilleur parti de ses atouts économiques et sociaux. La Banque mondiale se tient à leur disposition.  

Ce billet est le troisième d’une série initiée par Ferid Belhaj (vice-président pour la région MENA) et consacrée aux axes d’action de la Banque mondiale pour aider les pays à surmonter la pandémie de COVID-19 et ses conséquences socio-économiques. Il a été coécrit avec Nistha Sinha et Johannes Hoogeveen, de la division MENA au sein du pôle Pauvreté et équité.

 

 


Auteurs

Ferid Belhaj

Vice-président du Groupe de la Banque mondiale pour la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord

Johannes Hoogeveen

Responsable mondial pour les États fragiles et touchés par un conflit

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