La crise des réfugiés transforme les pêcheurs tunisiens en secouristes

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The harbour of Zarzis - Christine Petre l World Bank
La ville côtière de Zarzis,
au sud de la Tunisie
Les préoccupations des pêcheurs qui travaillent près de la ville côtière de Zarzis, au sud de la Tunisie ne s’arrêtent plus désormais aux conditions météorologiques et à la prise au jour le jour de thons et de daurades. Dans cette région du pays, secourir les migrants est malheureusement aussi devenue partie intégrante de leur travail quotidien.
 
« Au secours, au secours ! » lance Salahadin al-Sadawi en nous montrant comment il a appelé à l’aide, un samedi après-midi il y a quelques semaines, après avoir trouvé un bateau de migrants, et sauvé 180 passagers. Ce pêcheur d’âge mûr nous précise qu’il avait suivi une formation donnée par Médecins sans frontières et qu’il savait donc comment agir. Dans son cabanon du port de Zarzis, M. Al-Sadawi nous explique qu’il a suivi de façon méthodique la fiche d’instruction qu’il avait reçue en août dernier après avoir participé à une formation de six jours aux côtés de 116 autres pêcheurs de la région, et qui détaillait les procédures de sauvetage et de récupération des corps. Les personnes qui se trouvaient sur le bateau surchargé que M. Al-Sadawi a secouru ont commencé à crier et faire des signes lorsqu’ils ont repéré son bateau, à 60 kilomètres environ des côtes tunisiennes. En attendant que les secours arrivent, le pêcheur a tenté de communiquer avec les migrants qui se trouvaient à bord, dont des femmes et des enfants. Il est resté sur place jusqu’à ce qu’un hélicoptère et un bateau de secours arrivent, au bout d’une heure environ, et escortent les migrants en lieu sûr.
 
Ce n’était pas la première fois que M. Al-Sadawi voyait un bateau de migrants. C’est devenu chose commune, explique-t-il. Même s’il a déjà essayé de venir en aide à ces embarcations, ses collègues et lui craignent souvent qu’on les accuse ensuite d’être eux-mêmes les trafiquants ou, pire peut-être, qu’on les prenne en otage. Les opérations de sauvetage sont risquées et peuvent devenir dangereuses pour les pêcheurs qui, la plupart du temps, naviguent sur de petites embarcations. Ils essaient donc plutôt d’aider les migrants en leur indiquant quelle direction prendre et en leur donnant de l’eau. Ensuite, si le bateau est en bon état, ils partent. Cependant, la sécurité des passagers comme les conditions météorologiques peuvent rapidement changer en mer.
 
Fisher man Salahadin al-Sadawi - Chrisitine Petre l World Bank
Salahadin Al-Sadawi

Il est essentiel de pouvoir communiquer clairement avec les bateaux de migrants/réfugiés. Après plusieurs jours à la dérive, beaucoup d’entre eux sont mal en point et souvent terrifiés après de longues journées sans eau ni nourriture. La vue d’un bateau de pêche peut entraîner la panique à bord. La première chose à faire lorsqu’un pêcheur rencontre un tel bateau est donc d’imposer le calme, indique M. Al-Sadawi. Les passagers doivent être calmement assis dans les bateaux, explique‑t‑il en montrant par des gestes comment il tente de leur procurer un sentiment de sécurité en leur indiquant que les secours sont en route. Mais il arrive parfois que les gens à bord paniquent, qu’ils se déplacent tous du même côté du bateau et le fassent chavirer, précipitant tout le monde à l’eau, raconte les pêcheurs.

L’itinéraire emprunté par les trafiquants de migrants, par la ville côtière de Zuwara, en Libye, n’est pas nouveau mais, comme partout ailleurs en Méditerranée, le nombre de migrants est en augmentation. Selon la fiche d’information du HCR datée de septembre 2015, sept bateaux transportant 900 personnes environ ont été sauvés au large des côtes tunisiennes pendant la première moitié de l’année 2015. Parmi eux, 147 ont déposé une demande d’asile. La plupart des migrants arrivent en Tunisie en traversant la frontière au sud du pays et beaucoup ont recours à des passeurs qui œuvrent depuis la Libye. La ville de Zarzis se trouve tout près de la frontière libyenne et à 70 kilomètres de Zuwara, qui est devenue l’une des plaques tournantes du trafic de migrants le long des 1770 kilomètres de côte libyenne. Il n’est donc pas rare que des bateaux de migrants qui, pour une raison ou une autre, se retrouvent bloqués (souvent à cause d’une panne de moteur) et dérivent le long de la côte, près du port où habite M. Sadawi. Avec la hausse du trafic de migrants en Libye, un pays ravagé par la guerre civile, l’état des bateaux a également empiré. 
A migrant from Nigeria - Christne Petre l World Bank
Une migrante du Niger
secourue par un garde-côte

 
Ceux qui tentent d’atteindre les côtes européennes sont de différentes nationalités. Beaucoup viennent de pays africains comme le Nigéria, la Somalie et l’Érythrée, mais aussi du Moyen-Orient, y compris de Syrie. Pour les nombreux migrants qui finissent par se perdre et dériver, les pêcheurs qui travaillent dans ces zones représentent souvent leur seul espoir, mais tous ne sont pas préparés ni équipés pour leur venir en aide.
 
« Nous avons aperçu un pêcheur » explique une migrante nigériane âgée d’une vingtaine d’années que je rencontre près de la ville de Médenine et qui me raconte comment elle s’est perdue en mer. Elle avait trop peur des passeurs qui l’avaient gardée prisonnière en Libye pour me donner son nom. Elle est passée clandestinement au Niger et en Libye avant d’arriver à Zuwara où, avec 150 autres migrants, elle est montée dans un bateau en plastique. Mais peu après leur départ, le vieux moteur de l’embarcation est tombé en panne. Elle me raconte alors qu’ils ont aperçu un bateau de pêche mais qu’il ne s’est pas approché d’eux et les a laissés dériver le long de la côte tunisienne. Peut‑être parce que le bateau était surpeuplé ou parce qu’ils criaient tous désespérément à l’aide, elle ne sait pas. Heureusement, après quatre jours passés en mer, son bateau a été secouru par les garde-côtes tunisiens qui ont escorté les passagers en lieu sûr à Zarzis.
 
Pour M. Al-Sadawi et les autres pêcheurs de Zarzis, il est de leur devoir d’aider les personnes perdues en mer. Ils essaient de s’entraider et de travailler en étroite collaboration avec les garde-côtes. Même si cela signifie pour eux de perdre un jour de travail, aucun n’hésite à porter secours aux migrants. Ils sont motivés et veulent aider. « Nous sommes des pêcheurs, nous connaissons bien la mer » dit un des hommes du port. « Nous ne pouvons pas les abandonner ». 

Auteurs

Christine Petré

Rédactrice en chef du site web "Your Middle East"

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