Raréfaction de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : traduire les recommandations des CCDR en actions

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Homme remplissant le réservoir d’eau au Maroc. (Banque mondiale)
Homme remplissant le réservoir d’eau. (Banque mondiale)

Depuis la COP27 qui s’est tenue en Égypte l’an dernier, la Banque mondiale s’emploie à mettre en œuvre les recommandations de ses rapports nationaux sur le climat et le développement, plus connus sous leur acronyme anglais « CCDR ». Beaucoup des recommandations formulées pour les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MENA) portent sur le problème de la pénurie d’eau et son articulation avec l’agriculture, en s’attachant à mettre en cohérence investissements pour le climat et besoins de développement. L’heure est en effet cruciale pour ces pays aux prises avec des enjeux complexes liés au changement climatique et avec des priorités dilemmatiques. Selon les premiers rapports CCDR réalisés par la Banque mondiale, il apparaît que la fragilité de la sécurité hydrique constitue une menace commune à toute la région et une urgence absolue.

Chiffrer l’impact économique du changement climatique

Dans les six pays où des CCDR ont été réalisés à ce jour (Égypte, Iraq, Jordanie, Liban, Maroc et Tunisie), les pertes de PIB liées au climat se situeraient entre 1,1 et 6,6 % à l’horizon 2050. Certes, les impacts varient d’un pays à l’autre, mais ces pertes s’expliquent avant tout par l’insécurité hydrique.

En Tunisie, notamment, 71 % des pertes de PIB imputables au climat d’ici 2050 seront dues à des pénuries d’eau. Au Liban, compte tenu des projections de hausse des températures et de baisse des précipitations, les ressources en eau disponibles à l’année devraient reculer de 9 % d’ici 2040, avec une chute catastrophique de 50 % durant la saison sèche. En Cisjordanie et à Gaza, une diminution de 10 % des précipitations devrait freiner la recharge des aquifères de 14 à 24 %. Des prévisions plus défavorables tablant sur une réduction de 15 % des précipitations annuelles font ressortir des répercussions plus graves encore, avec un déclin compris entre 28 et 50 %. Ces chiffres soulignent l’urgence de penser la gestion des ressources en eau et des initiatives de préservation de manière globale.

Face à la crise de l’eau, il faut des solutions qui intègrent les enjeux de l’agriculture et de l'énergie 

Plus qu’ailleurs, l’interdépendance entre eau, énergie et production alimentaire est particulièrement complexe dans la région MENA. L'agriculture est un secteur très gourmand en eau, tandis que les systèmes d’approvisionnement en eau (dessalement, traitement des eaux usées…) sont eux fortement énergivores, ce qui illustre les liens étroits entre ces différents secteurs. En Tunisie, par exemple, l’agriculture est le secteur le plus consommateur d’eau du pays ; quand ils ne sont pas restreints, ces prélèvements culminent à plus de 75 % de la consommation totale. Le secteur agricole occupe une place importante dans l’économie nationale : il représentait 9,6 % du PIB en 2022 et employait 14 % de la population active en 2019. C’est aussi une activité qui contribue à la sécurité alimentaire.

En raison de l’importance de l’utilisation de l’eau à des fins agricoles, les CCDR pour la région MENA formulent deux recommandations stratégiques clés : le remplacement de l’eau douce par des eaux usées traitées et une efficacité accrue de l’utilisation des ressources en eau par des mesures axées sur la demande, notamment la modernisation des systèmes d’irrigation. Si l’Iraq gagnait en efficacité hydrique, celle-ci pourrait contrebalancer l’incidence du changement climatique : les pertes de PIB anticipées pourraient être considérablement réduites avec une efficacité supérieure de 10 à 20 %.

Source vitale d’emplois et de revenus, dans les zones rurales notamment, l’agriculture demeure une pièce maîtresse de l’activité économique de la région MENA. S’il est crucial de réduire la consommation d’eau douce, une action climatique qui s’inscrit au carrefour des enjeux de l’eau, de l’énergie et l’agriculture peut s’avérer largement bénéfique sur le plan socio-économique. En Cisjordanie, l’accès à la terre et aux ressources en eau, en particulier dans la vallée fertile du Jourdain, conditionne une croissance tirée par l’agriculture. De même, en Iraq, ce secteur joue un rôle essentiel dans la diversification de l’économie, la libérant des exportations de pétrole dont le pays est largement tributaire. Il est important de protéger les agriculteurs, ce qui passe par une révision des systèmes de culture, l’adoption de variétés tolérantes à la sécheresse, la promotion de cultures à plus forte valeur ajoutée, une amélioration des technologies d’irrigation et le recours à des solutions fondées sur la nature.

Le point sur la mise en œuvre des recommandations des CCDR depuis un an

À ce jour, la Banque mondiale a mobilisé près de 800 millions de dollars afin d’appuyer les recommandations des CCDR contre la raréfaction des ressources en eau. Nos interventions au Maroc (a) (350 millions de dollars), en Jordanie (a) (250 millions de dollars) et au Liban (a) (200 millions de dollars) répondent directement aux défis climatiques connus ou naissants mis en évidence dans les CCDR.

Ces trois projets répondent à des besoins cruciaux en matière d’adaptation et de résilience : les activités prévues ciblent expressément le renforcement de la gouvernance de l’eau et des institutions compétentes ; une plus grande viabilité financière du secteur de l’eau ; le soutien à une agriculture climato-intelligente (notamment par des gains d’efficacité et de productivité en matière d’irrigation) ; et le déploiement d’énergies renouvelables pour favoriser la généralisation du traitement et du réemploi des eaux usées.

La région MENA se trouve à un moment charnière de sa trajectoire climatique. Les conclusions des rapports CCDR soulignent deux points fondamentaux : l’impératif de renforcer la résilience dans des secteurs cruciaux comme l’eau, l’agriculture et le développement urbain, tout en protégeant les populations vulnérables ; et la nécessité de poursuivre des voies de décarbonation qui soient en phase avec la quête de croissance économique et les contraintes budgétaires.

Les CCDR, qui ont joué un rôle décisif dans l’identification des défis et des opportunités propres à la région, proposent des solutions fondées sur des données factuelles afin d’atténuer l’impact du changement climatique. La lutte contre la raréfaction de l’eau, la prise en compte du lien entre eau, énergie et alimentation, et la protection de l’agriculture sont des jalons clés vers un avenir résilient et durable. En traduisant les recommandations des CCDR en actions, les pays de la région MENA prennent des mesures indispensables pour s’engager sur la voie de la résilience climatique et de la croissance économique face à des défis toujours plus pressants.

Auteurs

Meskerem Brhane

Directrice régionale, Développement durable, Moyen-Orient et Afrique du Nord

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