Emploi du temps des hommes et des femmes : des disparités qui ont un impact sur le niveau de pauvreté et de bien-être des individus et des ménages

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On assiste actuellement à l’émergence de travaux (a) sur la pauvreté visant à mieux rendre compte des disparités à l’intérieur même du foyer. Les méthodes traditionnellement employées pour mesurer la pauvreté au sein des ménages masquent en effet ces différences, ce qui a pour conséquence de de minimiser les inégalités subies par les femmes et les enfants.

Savoir à quoi chaque membre d’un foyer consacre son temps est un moyen de compléter les études de mesure de la pauvreté et de mieux comprendre les écarts de bien-être entre les sexes. Néanmoins, le manque de données comparables dans le temps et entre pays rend cette évaluation difficile.

Un nouveau document de travail de recherche intitulé Differences in Time Use: Allocating Time between the Market and the Household (a) s’est attaqué au problème en fournissant des résultats actualisés et nuancés qui s’inscrivent dans la continuité du Rapport sur le développement dans le monde 2012 sur l’égalité des genres et le développement. Pour un large échantillon de pays, il analyse la manière dont les hommes et les femmes partagent leur temps entre travail marchand (travail rémunéré ou non pour la production de biens et services vendus sur le marché), tâches domestiques et familiales non rémunérées, soins personnels et activités de loisirs, sociales et d’études tout au long de leur vie.

Les données sur l’emploi du temps, pour toutes les catégories de revenu, sont harmonisées pour 19 pays de sept régions : Albanie, Argentine, Bangladesh, Colombie, Équateur, Ghana, Guatemala, Iraq, Mexique, Moldova, Mongolie, Pakistan, Pérou, Afrique du Sud, Timor-Leste, Turquie, Uruguay, États-Unis, Cisjordanie et Gaza.

Women working in a woodshop in Oaxaca, Mexico
Des femmes employées dans un atelier de menuiserie à Oaxaca, au Mexique.
Photo : Jessica Castillo Belmont, Groupe de la Banque mondiale

Malgré des progrès (modestes), les femmes sont toujours désavantagées par rapport aux hommes

Nos résultats sont conformes aux perceptions communes : pour un homme, se marier et avoir des enfants est synonyme de plus de temps pour les loisirs et le travail rémunéré, tandis que pour les femmes, cela signifie davantage de temps consacré aux enfants et aux tâches domestiques non rémunérées et moins de possibilités de gagner de l’argent par elles-mêmes.

Après comparaison de nos résultats avec ceux d’études analysant des périodes antérieures, nous en concluons que les progrès dans la réduction des différences d’emploi du temps entre les sexes ont été inégaux. La situation s’est améliorée dans quelques pays ces dernières années, mais les différences persistent ou s’aggravent dans d’autres.

Par exemple, les écarts dans le temps consacré au travail marchand se sont réduits dans quatre pays sur dix (Ghana, Guatemala, États-Unis et Timor-Leste). Ils se sont en revanche creusés dans cinq pays (Afrique du Sud, Argentine, Iraq, Mexique, Cisjordanie et Gaza), même si la variation a été plutôt limitée dans deux d’entre eux (Argentine et Afrique du Sud). Enfin, la situation est restée inchangée en Uruguay.

En ce qui concerne le temps consacré aux enfants et aux tâches domestiques non rémunérées, l’écart entre les sexes s’est creusé dans deux des dix pays (Argentine et Uruguay). Il est presque inchangé dans deux pays (Mexique et Guatemala) et il s’est réduit dans les six autres. Bien que l’analyse des mécanismes qui sous-tendent cette dynamique ne soit pas dans le champ de la présente étude, il est possible de mettre en évidence toute une série de facteurs pouvant expliquer pourquoi certains pays ont enregistré une réduction des disparités entre hommes et femmes en matière de temps consacré aux enfants et aux tâches domestiques non rémunérées pendant la période étudiée. Par exemple, le Timor-Leste a instauré le congé de paternité payé et accordé aux femmes des droits de propriété égaux à ceux des hommes. En Afrique du Sud (a), l’électrification des campagnes a permis de réduire le temps passé par les femmes aux tâches ménagères. Aux États-Unis (a), on observe ces dernières décennies une évolution progressive vers une répartition plus équitable des tâches et un changement substantiel des rôles assignés à chaque sexe.

Il pourrait être utile de mener des recherches approfondies pour savoir si les mesures prises par ces pays peuvent expliquer (en partie) la diminution des disparités entre hommes et femmes.

En ce qui concerne le temps consacré aux activités personnelles — soins personnels et loisirs, activités sociales et études — dans les huit pays pour lesquels des données sont disponibles, l’écart entre les sexes a augmenté dans quatre pays (Guatemala, Mexique, États-Unis et Uruguay) tandis qu’il s’est réduit dans les quatre autres (Argentine, Iraq, Afrique du Sud et Cisjordanie et Gaza).

Ces résultats concordent avec ceux des pays développés, qui montrent que si le nombre d’heures que les hommes consacrent aux soins des enfants et aux tâches domestiques a légèrement augmenté au cours des dernières décennies (Sayer, 2016 ; Sullivan, 2011) (a), ces petites améliorations ne se sont pas traduites par un changement significatif dans les usages du temps des femmes.

Emploi du temps au cours de la vie

Nous avons également constaté que, dans tous les pays, les usages du temps des hommes et des femmes tendent à converger à mesure que le niveau d’éducation augmente, bien que les différences entre les sexes persistent même parmi la population la plus instruite. Conformément à l’idée largement répandue, notre étude a montré que la présence d’enfants au sein du foyer entraîne d’importants ajustements de l’emploi du temps des hommes et des femmes : ces dernières réduisent le temps alloué au travail marchand et étendent celui consacré aux enfants et aux tâches domestiques non rémunérées. Et il se produit le phénomène inverse chez les hommes, comme le montre le graphique ci-dessous.

La jeunesse (15-19 ans) est la période de la vie durant laquelle filles et garçons consacrent le moins de temps au travail marchand, aux soins des enfants et aux tâches domestiques non rémunérées. Le nombre d’heures consacrées à une activité rémunérée commence à grimper entre 20 et 44 ans chez les hommes sans partenaire et sans enfant, puis continue d’augmenter avec la cohabitation et la paternité avant de diminuer plus tard. Chez les femmes sans partenaire et sans enfant, le temps passé au travail marchand commence à augmenter entre 20 et 44 ans (bien que le nombre d’heures soit légèrement inférieur à celui des hommes), mais il se réduit avec la cohabitation et avec l’arrivée d’un enfant. Par rapport aux mères avec un partenaire et des enfants, les femmes plus âgées (45-64 ans) consacrent davantage d’heures au travail marchand quand elles n’ont pas d’enfant.  

En complément de ces données, et comme le montre le graphique ci-dessous, le temps passé par les femmes au travail non rémunéré atteint son plus haut niveau avec la présence d’enfants, quelle que soit l’étape de la vie. La plus forte augmentation est observée chez les femmes dans la tranche d’âge la plus productive (20-44 ans) qui ont un partenaire, et c’est aussi le moment de la vie où les femmes sont plus susceptibles que les hommes de vivre dans des ménages pauvres (a). En revanche, la courbe du temps passé par les hommes aux tâches domestiques et aux soins des enfants est relativement plate tout au long de la vie.

Facteurs à l’origine des différences dans les usages du temps entre hommes et femmes

Les différences d’emploi du temps sont conditionnées par des facteurs variés : normes sociales liées au sexe (Gornick et Meyers, 2003), accès limité des femmes aux moyens de production (terre et crédit, entre autres) (Quisumbing et al., 2004 ; Aidis et al., 2007 ; Muravyevy et al., 2009 ; Banque mondiale, 2010 ; Hallward-Driemeier, 2011), systèmes de congé parental inégaux, absence de services de garde d’enfant, réglementations du travail ou encore, en particulier dans les pays à revenu élevé, régimes d’impôt sur le revenu des particuliers (Gornick et Meyers, 2003 ; Botero et al., 2004 ; Montenegro et Pagés, 2004 ; Apps et Rees, 2005 ; Grown et Valodia, 2010 ; Viollaz, 2018 ; Adnane et al., 2019).

La répartition des rôles au sein du foyer renforce encore les disparités dans les usages du temps entre les sexes. Les femmes qui s’occupent des enfants et assurent d’autres tâches domestiques sont souvent cantonnées à des emplois de moindre qualité en raison des coûts supplémentaires — présumés ou réels — associés à l’exercice d’une activité professionnelle de meilleure qualité, comme les frais de garderie des enfants.

En conclusion, les différences entre les sexes en matière d’emploi du temps peuvent constituer un déterminant des disparités de genre dans l’accès aux possibilités économiques et, en fin de compte, un frein au développement. Il est aujourd’hui avéré que, pour rompre ce cercle vicieux, il est nécessaire de mettre en œuvre des politiques ciblées afin d’éliminer les contraintes de temps qui pèsent sur les femmes, d’améliorer leur accès aux moyens de production et de corriger les dysfonctionnements des marchés et des institutions.

Nous vous invitons à prendre connaissance des résultats détaillés dans le rapport complet de l’étude (a). N’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires dans le champ ci-dessous !

Auteurs

Eliana Rubiano-Matulevich

Économiste au sein de la cellule Genre et égalité des sexes de la Banque mondiale

Mariana Viollaz

Chercheure principale au Centro de Estudios Distributivos, Laborales y Sociales (CEDLAS) de l’UNLP

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