Rapport sur le développement dans le monde 2021 : Des données au service d'une vie meilleure — Maximiser la valeur des données pour aider les pauvres

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Les données sont une arme puissante pour lutter contre la pauvreté et transformer les conditions de vie des populations pauvres. Mais c'est une arme à double tranchant. De nouvelles règles sont nécessaires — un « contrat social » pour les données — afin d'en tirer le meilleur parti tout en protégeant les individus contre des usages préjudiciables et en assurant un accès et une représentation équitables.


COMBATTRE LA PAUVRETÉ GRÂCE AUX DONNÉES

Aujourd'hui, les données sont partout. Ces vingt dernières années, la somme des flux mondiaux de données a été multipliée par mille. Néanmoins, on ne prend pas toujours la mesure du potentiel des données pour améliorer la vie des populations, en particulier des pauvres et des habitants des pays à faible revenu.

Prenons un exemple. L'État indien d'Odisha est exposé à des cyclones dévastateurs. À la suite d’une tempête tragique qui a coûté la vie à au moins 10 000 personnes en 1999, l'autorité locale de gestion des catastrophes a décidé d’investir massivement dans les données de prévision météorologique. En 2013, à l'approche d'une tempête tout aussi puissante, la collecte et la diffusion de données d'alerte précoce ont permis d'évacuer près d'un million de personnes et de limiter le bilan humain à 38 victimes.

Les données peuvent procurer des avantages directs pour la vie et les moyens de subsistance, non seulement à l'initiative des pouvoirs publics comme à Odisha, mais aussi grâce à de multiples nouveaux modèles commerciaux du secteur privé. La majorité d'entre nous connaît les applications de transport à la demande qui ont révolutionné les déplacements dans les grandes villes. Au Nigéria, la start-up Hello Tractor a adapté ce concept pour permettre aux agriculteurs de louer des équipements agricoles et d'augmenter leurs rendements.

Dans un autre domaine, les organisations de la société civile du monde entier utilisent les données collectées auprès des citoyens pour demander des comptes aux gouvernements. Par exemple, la plateforme ForestWatchers permet à tout un chacun de signaler directement des actes de déboisement en Amazonie. Et en Égypte, l'outil HarrassMap offre aux femmes un moyen d'indiquer la localisation de faits de harcèlement sexuel.


EXPLOITER TOUT LE POTENTIEL DES DONNÉES

Malgré toutes ces innovations, les données sont encore largement sous-utilisées et une grande partie de leur valeur économique et sociale est inexploitée. Collecter et utiliser des données dans un seul et unique but sans les mettre à la disposition d'autres acteurs en vue de leur réutilisation revient à gaspiller des ressources.  En réutilisant et en combinant des données provenant de sources publiques et privées au moyen de techniques d'analyse modernes, on obtient des ensembles de données plus représentatifs, plus précis et mis à jour plus fréquemment.  Et tirer parti de telles synergies peut générer de réels avantages.

En Croatie, les données du recensement de la population ont été croisées avec celles issues des enquêtes auprès des ménages et avec les données administratives pour créer des cartes de la pauvreté détaillées (figure 1). Celles-ci mettent en évidence de grandes disparités de niveau de vie entre les municipalités et également des poches de pauvreté au sein des régions plus aisées. La répartition des fonds de l'Union européenne dépendant du revenu par habitant d'une zone donnée, les communes pauvres situées dans les régions moins démunies étaient désavantagées. Muni de ces nouvelles cartes de la pauvreté, le gouvernement croate a pu mieux concentrer les fonds européens dans les zones les plus pauvres et donc mieux cibler les ressources et contribuer à réduire les inégalités.

Figure 1. Réduire la pauvreté : la cartographie des poches de pauvreté en Croatie a permis de mieux cibler la répartition des fonds de lutte contre la pauvreté

figure 1. croatia
Source: World Bank 2016a. Data at http://bit.do/WDR2021-Map-2_1.​​​​​​


UNE ARME À DOUBLE TRANCHANT

Cependant, plus les données sont réutilisées, plus le risque d'un usage détourné augmente. Si l'ampleur des effets positifs de données croisées, réutilisées et réexploitées avec toujours plus de créativité s'accroît rapidement, il en va de même de possibles abus, souvent imprévus. 

Ainsi, les enregistrements de données d'appel des téléphones mobiles, à l'origine générées à l'usage du secteur privé, ont récemment fait la une de l'actualité en tant qu'outil permettant aux gouvernements de tracer les cas contacts de COVID-19. En mars 2020 par exemple, les autorités israéliennes ont promulgué des règlements d'exception qui prévoient d’utiliser des enregistrements de données d'appel pour suivre les cas contacts et limiter la propagation du virus. Au début de la pandémie, cet emploi des données d'appel en Israël a permis d'identifier environ un tiers des cas de COVID-19. Néanmoins, ce nouveau mode d'exploitation des données pour suivre les personnes a suscité des débats et des réticences en raison d'une utilisation potentiellement abusive par le gouvernement. De nombreux parlementaires israéliens ont fait état de leurs inquiétudes quant au respect de la vie privée, et la Cour suprême a finalement suspendu le programme.

UN NOUVEAU CONTRAT SOCIAL POUR LES DONNÉES

Ces décisions fluctuantes indiquent qu'un dialogue s'engage au sein des pays pour définir un code de conduite sur le bon usage des données. Le Rapport sur le développement dans le monde 2021 souligne la nécessité urgente pour tous les pays d'établir un nouveau contrat social pour garantir la bonne utilisation des données.  Ces contrats doivent se fonder sur des règles qui permettent de concrétiser la valeur que recèle les données et de renforcer chez toutes les parties prenantes la confiance qu'elles ne subiront aucun préjudice et qu'elles partageront les bénéfices découlant d'une plus large utilisation des données (figure 2). Le bon équilibre à trouver variera d'un pays à l'autre en fonction des différences de normes et de valeurs sociales, mais tous bénéficieront des avancées technologiques qui protègent les personnes tout en facilitant l'exploitation des données.

Figure 2. Élaborer un contrat social pour les données fondé sur la confiance, l'équité et la valeur

 

Le contrat social se matérialise grâce à une gouvernance efficace des données. Cela signifie qu'il faut travailler à la définition de politiques qui permettront de réduire la fracture numérique, de fournir un accès universel au haut débit et de faire en sorte que tous les pays puissent accéder à des infrastructures modernes pour échanger, traiter et stocker des volumes croissants de données. Il est également nécessaire de mettre en place des institutions et des cadres de réglementation destinés à préserver les données au moyen de mesures de cybersécurité et de protection, tout en autorisant le partage et la réutilisation des données en toute sécurité. À ce jour, de telles réglementations imposant le respect de bonnes pratiques en matière de données existent dans à peine 40 % des pays étudiés. La gouvernance des données a également des implications plus larges pour l'économie, car les sociétés qui gèrent des plateformes reposant sur les données sont un secteur en pleine expansion, qui contribue de plus en plus au commerce international et aux recettes fiscales.


VERS UN SYSTÈME NATIONAL DE DONNÉES INTÉGRÉ

Figure 3. Dans un système national intégré, les flux de données circulent en toute sécurité entre toutes les parties prenantes

Source : équipe du WDR 2021.

Une fois le contrat social et une gouvernance efficace en place, il faut optimiser les systèmes de données pour en faciliter la réutilisation et la réaffectation.  Le Rapport propose une vision ambitieuse d'un système national de données intégré qui peut tenir la promesse de produire des données de haute qualité pouvant être partagées en toute sécurité avec les différentes parties prenantes : gouvernement, société civile, universitaires, particuliers et secteur privé. Si les pays réussissant à concrétiser cette ambition sont rares, l'Estonie montre la voie de ce qui pourrait devenir une réalité partout ailleurs dans le monde. En effet, le système X-Road mis en place par les autorités estoniennes permet aux bases de données publiques et privées d’échanger automatiquement des informations tout en garantissant la confidentialité, l’intégrité et l’interopérabilité entre les parties concernées.

Les individus sont au cœur de cette transformation. Chacun d'entre nous doit mieux comprendre les multiples façons dont les données peuvent être utilisées, tant pour servir que pour nuire. Un système qui fonctionne bien a besoin d'individus pour produire, traiter et gérer des données de haute qualité et aussi pour élaborer et mettre en œuvre des stratégies, des politiques et des réglementations. Un système qui fonctionne bien a également besoin d'individus qui exploitent les données pour demander des comptes aux secteurs public et privé. Enfin, les données doivent être utilisées comme un facteur de production, tout autant dans le secteur public, pour concevoir des politiques et mettre en œuvre des programmes, que dans le secteur privé pour prendre des décisions et créer des produits et services innovants.

Tout cela exige aussi une solide maîtrise des données. Conscient de l'importance de telles compétences, le Népal s'est fixé une priorité : apprendre aux individus à travailler avec des données. Le Programme népalais pour la maîtrise des données est une formation conçue à la fois pour renforcer les compétences techniques spécialisées et pour encourager le développement d'une culture de l'utilisation des données. Aujourd'hui, la Kathmandu University School of Management intègre ces outils de maîtrise des données dans ses programmes.

Pour valoriser pleinement les données, il faudra un engagement et des efforts substantiels, qu’il sera difficile de concrétiser, avertit le Rapport sur le développement dans le monde 2021.  Mais le coût de l’échec est un monde confronté à de plus grandes inégalités et qui devra assumer les occasions manquées.

 

Pour télécharger le rapport, cliquer ici.

Pour plus d'informations sur le Rapport sur le développement dans le monde 2021, consulter le site dédié (a).

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