La mondialisation sur le déclin ? Voici ce que révèle une nouvelle étude

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Image 3D du globe terrestre et de lignes de connexion illustrant l'état de la mondialisation.
Le ratio des échanges extérieurs par rapport au PIB, qui calcule l'importance relative des importations et des exportations d'un pays dans son économie, est une façon de mesurer le degré d'ouverture commerciale. Illustration : Rost9 / Shutterstock

Le débat est vif : la mondialisation est-elle ou non en déclin ?  Dans l'affirmative, à quel point et quelles sont les implications pour la prospérité mondiale et la réduction de la pauvreté ? Il n'est pas facile de répondre à ces questions, en grande partie parce qu'il existe différentes définitions de la mondialisation, donc différentes façons de la mesurer. Une récente étude (a) de la Banque mondiale, basée sur une nouvelle définition, suggère que la mondialisation se porte très bien.

Commençons par quelques éléments de contexte. Depuis plus de 50 ans, la mondialisation est un moteur du développement économique, de l'intégration commerciale et de la prospérité. Elle a aidé plus d'un milliard de personnes à sortir de la pauvreté. Depuis les années 1990, elle a permis aux entreprises des économies émergentes d'accéder aux chaînes de valeur mondiales et de presque doubler leurs parts de marché à l'exportation. Grâce aux progrès spectaculaires des communications, des transports et des technologies de l'information, des pays situés aux antipodes les uns des autres ont pu réaliser plus facilement et à moindre coût des échanges commerciaux, accéder à leurs marchés respectifs et partager leurs ressources, leurs savoir-faire et leurs technologies. Toutefois, dans les économies avancées, certains accusent la mondialisation d'être responsable de la perte d'emplois dans l'industrie manufacturière, et d'autres y voient une source d'émissions de gaz à effet de serre.

Récemment, la pandémie de COVID-19, la guerre en Ukraine et les tensions entre la Chine et les États-Unis ont amené les pays et les entreprises à réviser leurs stratégies mondiales.  Néanmoins, dans quelle mesure la mondialisation est-elle en train de céder du terrain ? Certaines études ne trouvent que peu de preuves systématiques de ce déclin, tandis que d'autres concluent que l'ouverture aux échanges a récemment reculé dans certaines régions, ce qui coïncide avec un ralentissement du rythme des réformes du commerce extérieur et représente une menace pour la croissance. Il ne s'agit pas d'un simple exercice théorique. Il est nécessaire de mesurer précisément la mondialisation pour comprendre l'impact des défis actuels sur l'économie mondiale. Une politique économique ne doit ni surestimer la démondialisation ni sous-estimer les coûts d'un tel scénario. C'est pourquoi nous avons besoin d'une définition claire, assortie d'applications empiriques précises, qui puisse guider les politiques économiques.

Le ratio des échanges extérieurs par rapport au PIB, qui calcule l'importance relative des importations et des exportations d'un pays dans son économie, est une façon de mesurer le degré d'ouverture commerciale.  Ce ratio a augmenté régulièrement jusqu'en 2008, avant de dégringoler en 2009 à la suite de la crise financière mondiale. Il s'est redressé en 2011, mais sans la même vigueur qu'avant la crise, ce qui fait dire alors à certains que la mondialisation est en train de s'essouffler.

Si des économistes continuent d'utiliser le ratio commerce/PIB comme mesure de l'ouverture aux échanges, de nombreux autres affirment qu'il s'agit d'un critère inadapté et qu'il n'implique pas nécessairement l'existence de barrières commerciales élevées. Il serait davantage le reflet de facteurs tels que la taille ou la structure de l'économie, ou sa proximité géographique avec les partenaires commerciaux.

La mondialisation est donc mieux comprise (a) si on la considère comme l'extension au-delà des frontières nationales des mêmes forces du marché qui opèrent à tous les niveaux de l'activité économique. À partir de cette définition, nous avons mesuré l'intensité de la mondialisation en tant que croissance du commerce international par rapport au commerce intérieur. Par exemple, les constructeurs automobiles vendent un certain nombre de véhicules sur leur marché national et exportent le reste. La comparaison de l'évolution des exportations de voitures avec les ventes domestiques offre une meilleure mesure de la dynamique de la mondialisation que le ratio commerce/PIB.  Le modèle utilisé pour apprécier cette dynamique relative du commerce international et national est ce que les économistes appellent un modèle de gravité structurel. Il permet de faire des comparaisons entre les pays et dans le temps, et de saisir la dynamique de la mondialisation de manière plus intuitive que le ratio commerce/PIB. Entre autres facteurs, grâce à la réduction des barrières commerciales et aux progrès des technologies de l'information, les échanges internationaux augmentent plus rapidement que les échanges intérieurs, car le monde devient plus global et la connectivité et la coopération économiques entre les pays s'intensifient.

Sur la base de cette étude, rien n'indique que l'économie mondiale soit entrée dans une ère de démondialisation.  Le ratio commerce/PIB de la Chine, par exemple, a tendance à diminuer depuis 2006 et il est désormais inférieur à la moyenne mondiale et au niveau de 2001, lorsque la Chine a intégré l'Organisation mondiale du commerce. Pourtant, même en tenant compte des récentes tensions commerciales avec les États-Unis, il serait difficile d'affirmer que l'économie chinoise est radicalement moins « ouverte », comme le suggèrerait le ratio commerce/PIB. Il serait plus pertinent de dire que le commerce extérieur occupe une place moins importante dans le PIB de la Chine en raison de l'essor de son économie intérieure.

Une analyse de la mondialisation conforme à la théorie économique suppose d'étudier les dynamiques sectorielles. Ainsi, l'industrie manufacturière est traditionnellement un secteur à plus forte intensité commerciale, mais les progrès des technologies de l'information et de la communication (TIC) semblent favoriser la commercialisation des services, ce qui laisse présager de nouvelles perspectives de mondialisation à l'avenir. La figure 1 présente les principaux résultats de notre étude. Elle montre que la dynamique de la mondialisation dans le secteur manufacturier était déjà forte en 1965, tandis que l'agriculture et les services ont « décollé » à la fin des années 1970 et dans les années 1990, respectivement. Il n'y a aucun signe de tendance à la démondialisation après 2008.

Figure 1. L’essor de la mondialisation s'est opéré à des moments différents, selon les secteurs et les pays

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Figure 1 (a) Dynamique de la mondialisation dans chaque secteur (moyennes mondiales)
Figure 1 (a) Dynamique de la mondialisation dans chaque secteur (moyennes mondiales)
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Figure 1 (b) Dynamique de la mondialisation dans l'industrie manufacturière par pays
Figure 1 (b) Dynamique de la mondialisation dans l'industrie manufacturière par pays
Note : La figure 1 (a) montre la dynamique de la mondialisation dans les différents secteurs par rapport à l'année 1965. La figure (b) fait de même pour le secteur manufacturier de différents pays. La dynamique de la mondialisation est mesurée comme le changement (en logs) du commerce international par rapport aux flux commerciaux nationaux dans une équation structurelle de gravité. La dynamique pour la période 1965-1990 se fonde sur la base de données Long WIOD ; celle de la période 1990-2015 sur la base de données Eora ; et la dynamique 2015-2021 se fonde sur la base de données ADB MRIO, qui prend en compte les flux commerciaux intérieurs prévus (en utilisant des variables comme le PIB) pour couvrir les années plus récentes (indiquées en pointillés).


La figure 1 (b) examine la dynamique de l’industrie manufacturière dans différents pays. Il en ressort des évolutions diverses, la Chine se plaçant en tête de la mondialisation à partir des années 1980 avec des performances nettement supérieures à celles de l'économie mondiale sur l'ensemble de la période. Ce constat diffère de celui auquel on aboutit avec le ratio commerce/PIB. D'autres résultats apportent un éclairage approfondi sur l’évolution d’un pays comme l’Inde qui, bien qu'à la traîne dans la mondialisation de l'industrie manufacturière, a surpassé l'économie mondiale dans le domaine des services.

Slowbalization, deglobalization, reglobalization : de la mondialisation au ralenti à la remondialisation en passant par la démondialisation, les néologismes ne manquent pas qui illustrent le débat autour de la mondialisation.  Chacun d'entre eux donne une image très différente de l'évolution de l'économie mondiale. Notre étude contribue à ce débat en proposant des clés d’analyse de la mondialisation qui permettent de comprendre où en est l'économie mondiale aujourd'hui afin de nous aider à nous préparer aux dynamiques futures.

Auteurs

Sebastian Franco Bedoya

Analyste de recherche, Bureau de l’économiste en chef pour l'Asie du Sud

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