Attaquons-nous franchement aux inégalités !

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La Banque mondiale vient de sortir un nouveau rapport phare (a) destiné à rendre compte des estimations les plus récentes et les plus précises de l’évolution de la pauvreté et de la prospérité partagée dans le monde. Au cours de l’élaboration du premier numéro, un thème s’est imposé à nous avec évidence : celui des inégalités.

En effet, il nous est apparu clairement que les inégalités constituaient un obstacle de plus en plus important à la réalisation du double objectif de la Banque mondiale : mettre un terme à la pauvreté (a) et promouvoir une prospérité partagée (a). Nous avons compris que pour mettre fin à l’extrême pauvreté d’ici 2030, il faut absolument remédier aux inégalités.

Certes, des progrès considérables ont été réalisés dans le monde entier sur la voie de la réduction de l’extrême pauvreté : depuis 1990, près de 1,1 milliard de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté (a). Mais, actuellement, environ 800 millions de personnes, soit une sur dix, vivent avec moins de 1,90 dollar par jour. Ce chiffre reste inacceptable, en particulier au vu du faible niveau de vie auquel correspond le seuil international de pauvreté.
La croissance a toujours joué un rôle important dans la lutte contre la pauvreté. Cependant, les taux de croissance actuels ne permettront pas d’atteindre l’objectif de 2030, et les prévisions de la croissance mondiale sont moroses. Par conséquent, nous devons mettre la croissance existante au service des pauvres et, pour ce faire, nous devons d’abord comprendre dans quelle mesure la croissance profite aux pauvres.

C’est là que la prospérité partagée entre en jeu.

Pour promouvoir une prospérité partagée, ce qui correspond au second objectif de la Banque mondiale, la croissance doit produire des effets bénéfiques sur les 40 % les plus pauvres dans chaque pays. Il est important d’en suivre l’évolution pour s’assurer que, dans chaque pays, le niveau de vie et les moyens de subsistance des plus démunis s’améliorent.

Il faut également savoir comment les plus pauvres se situent vis-à-vis du reste de la population. C’est pourquoi nous avons élaboré un nouvel indicateur qui rend compte de la plus-value créée par une prospérité partagée. Cet indicateur compare la croissance des 40 % les plus pauvres à la moyenne, et place encore plus la lutte contre les inégalités au centre de nos efforts qui visent à aider les plus nécessiteux dans le monde entier.

Nous observons que, entre 2008 et 2013, dans 49 des 83 pays pour lesquels nous disposons de données solides, le revenu moyen des 40 % les plus pauvres de la population a augmenté plus rapidement que celui des 60 % les plus riches. Ainsi, dans six pays sur dix (disposant de données), les 40 % les plus pauvres ont davantage bénéficié de la croissance que le reste de la population. Or, au moins les deux tiers de la population mondiale vivent dans ces pays. Nous précisons « au moins », car, pour 25 % de la population mondiale, nous aurions besoin de données plus nombreuses, de meilleure qualité et plus fréquentes pour le déterminer avec certitude.

Il s’agit d’une bonne nouvelle, d’autant que l’on pense généralement que les inégalités progressent partout.

Notre rapport montre que, sur la période la plus récente, cette idée se révèle sans fondement dans de nombreuses parties du monde. L’observation des inégalités elles-mêmes sur cette période fait apparaître des tendances similaires à celles de la prospérité partagée au sein d’un même pays. Sur un échantillon de 80 pays, le nombre de pays dans lesquels les inégalités ont reculé est supérieur à ceux dans lesquels elles se sont creusées. Pour un pays où les inégalités se sont accentuées, deux ont progressé dans les mêmes proportions. C’est le signe d’un changement profond après la hausse des inégalités enregistrée dans de nombreux pays pendant les années 1990 et au début des années 2000.

Et même au niveau mondial, les inégalités entre les habitants de la planète ont diminué au cours des 25 dernières années, même si elles restent relativement fortes. Ce phénomène s’explique essentiellement par le fait que, dans certaines économies émergentes, le revenu moyen rattrape celui des pays industrialisés, d’où l’atténuation des inégalités entre les pays.  
Ces progrès sont-ils suffisants pour qu’il soit mis un terme à la pauvreté d’ici 2030 ?

D’après nos simulations, même si la forte croissance enregistrée durant la dernière décennie perdurait, il ne serait pas possible de ramener d’ici à 2030 le taux de l’extrême pauvreté à l’objectif de 3 % fixé par la Banque. Qui plus est, les projections actuelles font état d’un ralentissement de la croissance mondiale, les pauvres se concentrent de plus en plus en Afrique subsaharienne, où la pauvreté recule plus lentement que dans d’autres régions, et les personnes vivant dans l’extrême pauvreté seront les plus difficiles à atteindre d’ici à 2030.

Si l’on veut parvenir à notre objectif, il faudra donc que la croissance profite surtout aux pauvres : il faut par conséquent réduire les inégalités et faire mieux que ce qui a été accompli jusqu’ici. Il est primordial de réduire les inégalités dans les pays où vivent un grand nombre de pauvres, et où les inégalités sont déjà profondes.

Tout cela soulève plusieurs questions : Comment passer de la théorie à l’action ? Y a-t-il des pays qui ont réussi à faire reculer les inégalités et la pauvreté sans compromettre leur croissance, et, si oui, quelles leçons pouvons-nous en tirer ? Si nous y consacrons des moyens financiers suffisants, pourrons-nous résoudre demain le problème de l’extrême pauvreté ? Je tenterai de répondre à certaines de ces questions dans mes prochains billets.

Il est important de rappeler que nous avons parcouru un long chemin dans la lutte contre l’extrême pauvreté. Des progrès ont été réalisés depuis 1990, et de grandes avancées enregistrées dans divers domaines : recul de la mortalité infantile et maternelle, progression de la scolarisation ou allongement de l’espérance de vie. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de mettre un terme à la pauvreté, mais nous n’y parviendrons qu’au moyen d’une action volontaire, de choix politiques judicieux et de la participation des populations et des dirigeants de tous les pays.

Auteurs

Maura K. Leary

Communications Lead, Office of the Chief Executive Officer, The World Bank Group