La faim au milieu de l'abondance : comment réduire l'impact de la pandémie de COVID-19 sur les personnes les plus vulnérables du monde

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Alors que la pandémie de COVID-19 (coronavirus) charrie avec elle son lot de nouvelles tragiques, il est une prévision positive : les prix mondiaux des matières premières agricoles sont stables et devraient le rester en 2020 , car les niveaux de production et les stocks de la plupart des denrées de base atteignent ou avoisinent des niveaux records.

Dans sa publication sur les perspectives des marchés des matières premières (Commodity Markets Outlook), la Banque mondiale met cependant en garde contre les risques importants qui pèsent sur ces prévisions, notamment l'incertitude quant à la durée et à la gravité de la pandémie, l’évolution des prix de l'énergie et des engrais, les fluctuations monétaires, les changements apportés aux politiques commerciales et de soutien interne et les éventuelles perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales. À cela s’ajoute la pire invasion de criquets pèlerins observée depuis plusieurs décennies : elle s’est propagée dans 23 pays d’Afrique, de la péninsule arabique et d’Asie du Sud, dévastant des cultures dont des millions de personnes dépendent. 

L'atténuation de ces risques nécessite une action concertée. Les prix du riz ont marqué une tendance à la hausse ces dernières semaines en raison des conditions de sécheresse qui existaient avant l’apparition du coronavirus et de mesures commerciales restrictives, mais ils ont baissé ces derniers jours grâce aux efforts de pays comme le Viet Nam (le troisième exportateur mondial de riz) qui a levé son interdiction temporaire d'exportation.

Il s’agit d’une évolution importante non seulement parce qu'une grande partie du riz consommé en Afrique est importée, mais aussi parce que l'expérience passée montre que les restrictions à l'exportation peuvent conduire à des hausses rapides des cours alimentaires mondiaux, au détriment surtout des pays pauvres. Ce fut le cas lors de la crise des prix alimentaires de 2007-08, lorsque près du tiers des pays du monde ont adopté des restrictions commerciales, et que le nombre de pauvres a augmenté de 150 millions.

Il reste crucial d'être vigilant, et c'est pourquoi la Banque mondiale s'est jointe aux ministres de l'agriculture du G20 et a appelé les décideurs politiques à s'abstenir d'imposer des restrictions à l'exportation. Ce message trouve un écho, les pays du G20, d'Amérique latine et des Caraïbes, de l'Union africaine et de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est ayant tous réagi favorablement à l’appel.

Le monde est aujourd'hui confronté à des défis sans précédent qui exigent des réponses urgentes et adaptées à chaque pays. 

« Selon la FAO, 820 millions d'individus souffraient déjà de sous-alimentation avant la crise actuelle. 135 millions souffraient d'insécurité alimentaire aiguë. »

La faim est restée extrêmement répandue ces dernières années. Alors que, selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le fléau de la sous-alimentation frappait déjà 820 millions d'individus avant la crise actuelle, dont 135 millions souffrant d'insécurité alimentaire aiguë, la baisse des revenus consécutive à la pandémie oblige de plus en plus de personnes à sauter des repas. Cette aggravation de la malnutrition aura des répercussions durables sur le capital humain, en particulier chez les enfants.

De nombreux nouveaux obstacles s'opposent à la production, au transport et à la consommation des denrées alimentaires. En raison non seulement des conséquences du coronavirus, mais aussi des ravageurs et des maladies animales (criquets, peste porcine africaine...) ainsi que des sécheresses, le Programme alimentaire mondial prévoit un doublement des cas d'insécurité alimentaire aiguë d'ici la fin de l'année. Pour comprendre l'ampleur du défi, nous devons examiner la chaîne d'approvisionnement alimentaire et évaluer les contraintes au niveau national et local.

Les agriculteurs doivent pouvoir planter et récolter. Ils doivent avoir accès à des intrants comme les engrais et les semences, et avoir les moyens de se les procurer. Ils auront également besoin de main-d'œuvre. Les mesures visant à stopper la propagation du coronavirus entravent la circulation des migrants qui effectuent des travaux agricoles dans de nombreux pays. Il sera essentiel, dans les mois à venir, de permettre la circulation des travailleurs, d'appliquer de nouveaux protocoles de sécurité et de fournir à la main-d’œuvre une protection adéquate. C’est particulièrement important dans les pays en développement où la production agricole est plus intensive en main-d'œuvre, et où la morbidité et les restrictions de mouvement peuvent avoir des répercussions plus lourdes.

Les produits agricoles doivent atteindre les marchés. Les denrées alimentaires et les intrants et services connexes doivent être définis comme des biens essentiels, et leur transport doit devenir prioritaire pour surmonter les contraintes du confinement. Les camionneurs ont besoin de plus qu'un feu vert pour continuer à travailler : ils ont aussi besoin de mécaniciens et de services connexes. Il en va de même pour les intrants agricoles. La poursuite de la circulation des semences, des engrais et des pièces mécaniques, qui donne souvent lieu à des échanges transfrontaliers, sera cruciale dans les six à douze prochains mois. Enfin, il faut tenir compte de la myriade de petites et moyennes entreprises, souvent informelles, qui approvisionnent les agriculteurs et s’occupent du transfert des denrées alimentaires de la ferme à l'assiette, et concevoir des politiques pour assurer leur survie. 

« La Banque mondiale estime que 40 à 60 millions de personnes supplémentaires basculeront dans l’extrême pauvreté au cours des prochains mois, en fonction de l'ampleur du choc économique. »

Il importe non seulement d'assurer l’accès des populations aux denrées alimentaires de base, mais aussi de veiller à ce qu’elles aient les moyens de les acheter.  La nourriture représente en moyenne jusqu'à 60 % des dépenses des ménages dans les pays à faible revenu, et 40 % dans les économies émergentes et en développement. La récession économique et la perte des moyens de subsistance érodent rapidement la sécurité alimentaire de millions de personnes, surtout lorsque les prix des denrées alimentaires augmentent. La Banque mondiale estime que 40 à 60 millions de personnes supplémentaires basculeront dans l’extrême pauvreté au cours des prochains mois, en fonction de l'ampleur du choc économique.

Par conséquent, des dispositifs de protection sociale pour les plus pauvres et les plus vulnérables sont nécessaires dans l’immédiat et pour la suite des mesures d'aide d'urgence contre la pandémie.  Alors que de nombreux pays s’emploient à étendre leurs filets sociaux, il reste encore beaucoup à faire pour compenser les pertes de revenus, soutenir les entreprises et promouvoir la résilience économique. Dans les pays les plus pauvres, les filets de protection sociale et les programmes d'inclusion restent limités en termes de budget, de couverture, de niveaux de prestations et de flexibilité, et doivent être considérablement renforcés pour répondre à une crise de cette ampleur. 

Étant donné l'urgence de ce défi, les ressources limitées des pays et le fait que les agriculteurs et les producteurs d’aliments et les consommateurs nets représentent une forte proportion de la main-d'œuvre et du secteur informel (jusqu'à 80 % dans certains des pays les plus pauvres), il est logique de donner la priorité aux secteurs agricole et alimentaire dans la conception des programmes d'aide. L’enjeu est de procurer de l'argent aux ménages pour qu'ils ne souffrent pas de la faim, et de veiller à maintenir la libre circulation des denrées alimentaires.

Publié initialement sur Thomson Reuters Foundation (a).


VOIR AUSSI : L'actualité du Groupe de la Banque mondiale face à la pandémie de COVID-19

Auteurs

Mari Elka Pangestu

Directrice générale de la Banque mondiale pour les politiques de développement et les partenariats

Prenez part au débat

Aboubakrine
12 mai 2020

La Banque mondiale , face à tout disfonctionnement de l'économie , de la finance , des équilibres macro et micro au niveau mondial active ses différents départements pour une solution universelle. Parmi les initiatives faisant partie intégrante des solutions en plus de ses interventions classiques portées par le programme de ses départements , nous saluons l'implication par la Banque de tous les cadres , penseurs , porteurs d'idée à travers cette fenêtre oh combien constructive dont je m'exprime présentement : " Prenez part au débat " .
Mon point de vue d'appentis économiste est qu'aux problèmes structurels , la solution ne peut passer que par l'éradication des facteurs de blocage structurels. Avec la crise actuelle , les mesures conjoncturelles prises très salutaires peuvent être assimilées à celles qu'on prend provisoirement quant on exécute un chantier sur la voie publique : La route principale est bloquée pour raison travaux , mais , la circulation continue avec une voix de contournement crée à cet effet , le temps de finaliser les travaux sur la principale et donc , retrouver le trafic normal .
Ainsi , le marché constitué par les économies des pays sous développés serait plus dynamique et contribuerait qualitativement au développement international si , après cette crise , une concertation à l'échelle mondial réunissant institutions internationales , gouvernements , sociétés civiles , porteurs d'idées , religieux , historiens , hommes de cultures etc. ... se mettait à jour pour réfléchir ensemble sur les facteurs bloquants ( humains, techniques, sociaux, politiques , financiers etc. ...) des économies et dégager des mesures et perspectives permettant de parvenir à un développement qualitatif , un épanouissement, une vie apaisée de l'être humain sur cette courte vie de passage.

Mame Samba Lo Diouf
12 mai 2020

A qui donc va jouer son rôle pour assurer le sauvetage?La banque mondiale ou les états?Si on se renvoit la balle vous me direz que les etats sont plus proches de leures populations. Alors que ceux-ci sont preoccuppes par les rentabilités financieres des investissements.Une nouvelle façon d'aide n'est elle pas impérative?