Des étals des marchés aux ateliers de mécanique : améliorer l'emploi des jeunes urbains en Côte d'Ivoire

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Des étals des marchés aux ateliers de mécanique : améliorer l'emploi des jeunes urbains en Côte d'Ivoire
Abobo, région d’Abidjan. Crédit : Solene Rougeaux / Banque mondiale

Vendeurs de rue, chauffeurs de taxi, coiffeurs, métallurgistes, ateliers de réparation : les villes de Côte d'Ivoire regorgent de petites entreprises. Elles constituent le secteur urbain informel, dont les entreprises opèrent sans enregistrement officiel et les employés ne disposent que d'un accès limité à la protection sociale. 

Ce secteur est devenu une source vitale de moyens de subsistance et de création d'emploi en Côte d'Ivoire, où les offres d'emploi dans le secteur formel n'ont pas réussi à suivre la croissance rapide de la population urbaine. Le secteur urbain informel emploie près de 7 millions de personnes, soit plus que le secteur agricole ou le secteur formel. Par ailleurs, les femmes représentent une part importante – les deux tiers – des entrepreneurs informels. 

Cependant la pandémie de COVID-19 a révélé la forte vulnérabilité de ces activités, exposant de nombreux employés à une baisse de revenus et à la perte de leur emploi, du fait des mesures de confinement et de la baisse de la demande. L'ampleur de cet impact a incité à conduire une analyse en profondeur d'un secteur jusque-là resté en marge des analyses et des politiques. Le récent Diagnostic du secteur urbain informel en Côte d'Ivoire, publié par la Banque mondiale sur la base de données quantitatives et qualitatives, révèle des caractéristiques clés de ces entreprises, les défis et les opportunités qu'elles rencontrent, ainsi que des mesures politiques permettant de renforcer leur productivité et leur résilience. 

Tour d'horizon des principales conclusions de cette étude : 

Diversité des besoins, des capacités et du potentiel productif 

Tout d'abord, les entreprises informelles, qui incluent les travailleurs indépendants, recouvrent toute une gamme de productivité, que l'on peut représenter par une pyramide à trois niveaux (voir la figure). La base représente une productivité faible, des activités de subsistance vulnérables qui aident à atténuer l'extrême pauvreté mais n'offrent que des perspectives d'emploi limitées. « Ce qui m'a motivé c'est parce qu'il n'y avait personne pour s'occuper de nous. C'est cela m'a amené à venir au marché, » explique une commerçante de Korhogo, une ville du nord du pays, qui a commencé à vendre des cahiers pour subvenir aux besoins de sa famille. De nombreuses personnes dans ce segment déclarent préférer encore l'auto-entreprise aux emplois salariés, citant des revenus plus élevés et l'indépendance comme raisons de ce choix. 

Cependant il existe des activités plus productives, mieux structurées et plus résilientes. Certaines ressemblent même à des entreprises formelles. Celles-ci pourraient se développer si on leur donnait accès aux compétences, au financement et aux marchés. Un mécanicien d'Abidjan explique ainsi : « Au début, c'était difficile avec deux, trois ou quatre clients, mais quand tu travailles, d'autres peuvent dire “Ah lui là, il est bon” et au fur et à mesure on t'envoie d'autres clients. C'est un bon métier que je conseille à tout le monde parce qu'il a de l'avenir et vraiment si tu apprends bien, tu comprends bien, tu t'en sors. » 

Figure : Trois groupes d'entreprises informelles

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Des étals des marchés aux ateliers de mécanique : améliorer l'emploi des jeunes urbains en Côte d'Ivoire

Vulnérabilité aux chocs

Le deuxième constat est que les ménages dans le secteur informel urbain manquent de protection. Même avant la pandémie, ils traversaient régulièrement des chocs impactant leurs revenus, tels que les maladies, les blessures ou la mort d'un membre de la famille. Certains ménages sont plus résilients que d'autres. Des données de 2018 indiquaient qu'un tiers des ménages urbains de Côte d'Ivoire avait recours à des stratégies d'adaptation néfastes, comme de réduire leur consommation alimentaire ou de retirer leurs enfants du système scolaire. Un employé dans le commerce de détails de San Pédro explique comment sa famille a ainsi été contrainte de s'adapter : « Aussi, j'ai diminué la ration alimentaire de la famille durant la période de la COVID-19. Je n'avais pas d'électricité pendant 2 mois et la consommation d'eau de la famille avait diminué pendant cette période. » 

Le gouvernement a introduit des systèmes de protection sociale mais leur adoption demeure limitée. De nombreux ménages ne sont pas suffisamment pauvres pour bénéficier des filets de protection sociale mais ne peuvent pas non plus payer les cotisations pour accéder à des systèmes différents. « Mais, moi j'ai 30.000 FCFA comme salaire, comment je cotise avec cette somme ? Un sac de riz acheté à 20.000 FCFA, le salaire est fini, » explique un transporteur routier d'Abidjan. D'autres semblent ne pas vouloir payer des services qu'ils perçoivent comme de mauvaise qualité. « Plusieurs fois, je suis allée à l'hôpital pour des consultations et soins avec ma carte CMU et on m'a toujours dit que ça ne passe pas alors que j'étais à jour dans les cotisations. On m'a même dit en pharmacie que la CMU ne couvre aucun médicament, » raconte une coiffeuse de San Pédro, qui considérait le système de couverture maladie universelle proposé par le gouvernement comme une arnaque.  

Obstacle ou encouragement à l'autonomisation économique des femmes

Enfin si les femmes gèrent la plupart des entreprises informelles urbaines, celles-ci enregistrent souvent des profits et une productivité plus faibles et emploient moins de personnes que les entreprises dirigées par des hommes. Les normes sociales édictant les responsabilités familiales, l'accès limité des femmes aux ressources, la discrimination des diverses parties prenantes et l'exclusion financière sont autant de facteurs qui contribuent à ces disparités.

Néanmoins, notre étude a également identifié de nombreuses femmes entrepreneurs motivées, éduquées et expérimentées, qui se concentrent sur la croissance de leur entreprise et la réalisation de leurs objectifs. Même parmi les activités de subsistance, les femmes peuvent identifier de bonnes opportunités d'affaires et en tirer parti, comme cette vendeuse d'alimentation d'Abidjan : « Mes parents payaient ma scolarité et c'est moi même qui ai décidé de ne plus aller à l'école pour faire du commerce qui me tenait à cœur. Même étant à l'école je vendais des bonbons (toffees) et des boissons sucrées pour me faire de l’argent de poche. » 

Appui du gouvernement à l'économie informelle 

Enfin, notre étude suggère que, pour être efficaces, les politiques d'aide devraient :

  1. Cibler le secteur informel : même si l'emploi dans le secteur formel croît rapidement, le secteur informel demeurera dans les années à venir une source importante d'emploi pour la jeunesse en plein essor de Côte d'Ivoire.  
  2. Stimuler la productivité pour augmenter les revenus et renforcer la résilience : les politiques renforçant la productivité du secteur informel peuvent également stimuler la résilience des citadins. L'augmentation des revenus peut permettre au foyer de faire des économies en prévision des périodes difficiles, avec l'aide d'instruments d'épargne adaptés. 
  3. Adapter les mesures : les entreprises de subsistance et à croissance limitée présentent des besoins différents et demandent des aides différentes. La coordination entre la protection sociale, l'inclusion économique, le renforcement de la productivité et les mesures d'inclusion financière est essentielle pour optimiser leur impact. 
  4. Être adaptable : étant donné la taille substantielle du secteur – qui représente 7 millions de travailleurs – les programmes doivent être adaptables et donc présenter un bon rapport coût/efficacité. 
  5. Généraliser le ciblage sexospécifique : pour renforcer le secteur informel urbain dans son ensemble, il est essentiel de mettre en œuvre des politiques ciblant le genre et des programmes qui répondent aux défis uniques auxquels font face les femmes entrepreneurs. 

Auteurs

Raphaela Karlen

Senior Social Protection Specialist

Solene Rougeaux

Social Protection and Jobs Global Practice in Europe and Central Asia

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