L’Afrique et le coronavirus : la place des filets sociaux dans l’atténuation des effets économiques et sociaux de la pandémie

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Les gouvernements du monde entier s’organisent pour affronter le choc socioéconomique dû à la pandémie de COVID-19 (coronavirus). De vastes programmes de relance économique, une baisse drastique des taux d’intérêt ou encore le déploiement de filets de protection sociale pour des millions de personnes font partie des premières mesures prises dans les pays touchés de plein fouet. De la Chine au Royaume-Uni, en passant par le Maroc et l’Afrique du Sud, plus de 125 pays (a) ont introduit une forme ou une autre de protection sociale pour compenser les pertes de revenu des travailleurs consécutives aux mesures de confinement et au ralentissement généralisé de l’économie, et atténuer l’impact négatif de cette situation sur les personnes pauvres et vulnérables.

Avec un certain retard, la pandémie a également frappé le continent africain et devrait entraîner l’Afrique subsaharienne vers sa première récession depuis 25 ans, bouleversant le quotidien de nombreux ménages. Dans une région où environ huit personnes sur dix exercent un emploi informel mal rémunéré et peinent souvent à joindre les deux bouts, les moyens de subsistance, les revenus et le bien-être de nombreuses familles — et leur capital humain — sont en danger. En plus de la maladie, qui va priver les individus de revenu tout en les obligeant à débourser de l’argent pour se faire soigner, de larges pans de la population sont déjà pénalisés par les mesures de distanciation sociale qui entravent l’activité économique (a), les perturbations des chaînes d’approvisionnement qui renchérissent les prix et le tarissement des envois de fonds des migrants. Les premiers touchés sont les travailleurs du secteur informel et ceux qui travaillent à leur compte dans les villes, comme les vendeurs de rue. Le mécontentement gronde déjà (a) dans certaines mégalopoles d’Afrique face aux difficultés supplémentaires que les mesures de confinement décrétées par les gouvernements imposent aux citadins pauvres.

Les responsables politiques africains peuvent eux aussi s’appuyer sur les programmes de protection sociale pour atténuer le choc lié à la pandémie. Et éviter ainsi que les ménages n’aient plus assez à manger ou soient contraints de vendre une partie de leurs actifs, mais également pour protéger leur capital humain et les aider à respecter les consignes pour enrayer la propagation du virus en milieu urbain et rural. Parce qu’ils procurent de l’argent liquide aux ménages, les filets sociaux peuvent préserver l’activité économique locale, surtout dans un secteur aussi vital que l’alimentation. Et au-delà de la crise immédiate, la fourniture de fonds et de services — éducation aux rudiments de la finance, développement de microentreprises, acquisition de compétences vitales ou accompagnement — peut préparer les ménages et les travailleurs à la reprise de leurs activités rémunératrices et de leur emploi et, ce faisant, accélérer le redressement global de l’économie.

La plupart des pays d’Afrique disposent de bases solides : depuis 20 ans, les programmes de protection sociale se sont fortement développés en Afrique subsaharienne (graphique 1). Plus de 45 pays déploient déjà des politiques de ce type pour lutter contre la pauvreté chronique et aider les ménages pauvres à diversifier leurs moyens de subsistance et investir dans la santé et l’éducation de leurs enfants. Faute de capacités budgétaires et humaines suffisantes, ces dispositifs sont souvent limités et concentrés sur les zones rurales, les plus touchées par la pauvreté chronique. Pourtant, les filets sociaux sont un instrument crucial pour permettre aux gouvernements africains d’atténuer l’impact social de la pandémie de COVID-19. En cas de choc, ils offrent une réponse adaptable, à la fois horizontalement, en touchant plus de ménages, et verticalement, en augmentant les transferts d’argent. L’Éthiopie, le Kenya et la Mauritanie disposent ainsi de programmes extensibles en cas de sécheresse. Et si la crise provoque un arrêt des marchés de produits vivriers, les gouvernements peuvent envisager d’apporter une aide alimentaire et non plus financière.

 

Graphique 1 : Historique de la protection sociale en Afrique subsaharienne

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Establishment of Social Safety Nets in Sub-Saharan Africa
Source : Kathleen Beegle, AlineCoudouel et Emma Monsalve, 2018, Les filets sociaux en Afrique : Comment réaliser pleinement leur potentiel, Africa Development Forum, Washington DC, Banque mondiale.

Mais face à l’impact du coronavirus en milieu urbain, à l’impératif de distanciation sociale ainsi qu’à l’ampleur et la rapidité de sa propagation, ce choc ne ressemble à aucun autre subi par les pays d’Afrique ces dernières années et appelle à innover pour déployer au plus vite des filets sociaux. Les gouvernements doivent étendre la couverture aux groupes de population qui n’ont pas forcément le profil pour bénéficier de transferts d’argent mais sont en train de basculer dans la pauvreté, en particulier dans les zones urbaines (a). La réponse monétaire peut, dans la mesure du possible, venir se greffer sur des registres de bénéficiaires et des systèmes de paiement existants, mais elle doit être conçue et présentée comme une mesure distincte des filets sociaux ordinaires, limitée dans le temps et associée à une stratégie de sortie clairement définie. Le gouvernement togolais a ainsi mis en place pour une durée limitée le programme Novissi de transferts monétaires destiné aux personnes les plus touchées par la crise du coronavirus, en privilégiant en particulier les femmes. Pour atteindre les travailleurs du secteur informel, il faudra le plus souvent étendre les registres de bénéficiaires en y associant au plus vite de nouveaux ménages, grâce à des solutions novatrices comme les listes d’abonnés des opérateurs de téléphonie mobile, les bases de données des associations de commerçants ou d’autres sources d’informations fiables. Face à l’urgence de la crise, la rapidité et l’ampleur de la réponse doivent primer sur la précision du ciblage sachant qu’une fois cette phase surmontée, les pays pourront réévaluer les registres pour mieux les adapter aux futurs chocs.

 

Graphique 2 : L’Afrique subsaharienne détient le record mondial de comptes d’argent mobile

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Registered Mobile Money Accounts by Region, 2006 to 2018
Source : Our World in Data

La technologie numérique peut aider les gouvernements à étendre la couverture de leurs filets sociaux et protéger les bénéficiaires dans le respect des règles de distanciation sociale. La crise du coronavirus sera l’occasion d’innover dans la fourniture de services, par exemple en promouvant les paiements électroniques de l’État aux particuliers (G2P), en s’appuyant sur les mégadonnées pour cibler les bénéficiaires et en renforçant la communication pour faire évoluer les comportements (pour le lavage des mains en particulier) grâce à la radio et aux textos. Avec pratiquement 400 millions d’abonnés aux systèmes d’argent mobile, l’Afrique détient un record mondial, sachant que près de 160 millions d’adultes non bancarisés possèdent un téléphone portable. De nombreux pays peuvent déjà procéder à des virements sur les comptes mobiles des bénéficiaires. Et si cette perspective n’est pas envisageable à court terme, les responsables des programmes de transferts monétaires peuvent étaler les remises d’argent et en ajuster le rythme pour éviter la constitution de queues tout en mettant à disposition sur place des solutions pour se laver les mains.

Devant le rôle potentiel clé des filets sociaux pour atténuer les conséquences économiques et sociales de la pandémie de COVID-19, les gouvernements vont devoir réorienter leurs dépenses prioritaires en faveur de la protection sociale, un domaine souvent sous-financé par rapport à d’autres (a) en Afrique. Les financements alloués au développement peuvent également y contribuer, y compris par des mesures d’allégement de dette en faveur des pays les plus pauvres qui permettront, pendant la pandémie, de libérer des moyens au profit des dépenses publiques de protection sociale. Le recours aux filets sociaux pour sauver des vies et préserver les moyens de subsistance face au choc du coronavirus est un investissement judicieux.

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