Moyen-Orient et Afrique du Nord : un plan directeur pour une reprise « verte » après la crise du coronavirus

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Alors que la région s’engage sur la voie du redressement, il est important que les gouvernements privilégient une reprise « verte ».
Alors que la région s’engage sur la voie du redressement, il est important que les gouvernements privilégient une reprise « verte ». (Photo credit: Thawornnurak/Shutterstock)

La pandémie de coronavirus (COVID-19) a provoqué un net ralentissement économique dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA). Selon le FMI, l’économie de la région MENA devrait se replier d’environ 3,3 % en 2020, un résultat légèrement moins bon que pour le reste de l’économie mondiale, avec une contraction moyenne attendue à 3 %. Par ailleurs, les performances nationales sont très variables, avec des prévisions de croissance allant de +2,2 % en Égypte à -12 % au Liban (voir le graphique ci-dessous). Alors que la région s’engage sur la voie du redressement, il est important que les gouvernements privilégient une reprise « verte » (voir notre précédent billet).

 

 

Un plan de reprise verte pour la région MENA, mais sous quelle forme ?

Une première source d’inspiration pourrait venir d’Europe. Frappés très tôt et très durement par le coronavirus, de nombreux États européens ont imposé des mesures strictes de confinement. Depuis, face à un taux de reproduction jugé suffisamment faible, la plupart ont fait le pari de la réouverture. Juste après la période des interventions d’urgence, le continent a dû décider de sa future trajectoire de redressement. Face aux nombreuses voix convaincues qu’il fallait abandonner toute idée de « Green Deal » (a), l’Europe se trouvait à la croisée des chemins. Elle a heureusement pris le parti contraire, bien décidée à faire du pacte vert européen la stratégie de relance de l’Union européenne. Fin mai 2020, les Européens ont dévoilé leur plan de relance post-coronavirus, reposant sur un budget de 750 milliards d’euros (821 milliards de dollars) dont le décaissement est conditionné à des exigences environnementales, notamment la restauration des terres, la diversité biologique et la diminution des émissions de carbone dans les secteurs prioritaires.

Pour les pays de la région MENA, certains secteurs comme le transport et les hydrocarbures devront être au cœur des priorités de « verdissement ». Car, par leurs émissions, les industries et le trafic routier sont les premiers responsables de la pollution atmosphérique dans la région (Karagualian et al, 2015 [a]). Plusieurs mesures, testées et validées ailleurs dans le monde, pourraient leur être appliquées : cibles d’efficacité énergétique obligatoires, normes d’efficacité énergétique pour les entreprises, normes de rendement énergétique pour les véhicules, passage à d’autres carburants, technologies en aval de la production et tarification de la pollution/du carbone (ou abolition des subventions perverses qui favorisent la pollution/les émissions de carbone). Les normes d’efficacité énergétique dans les bâtiments et des normes de rendement minimum pour les appareils électriques, comme les climatiseurs et les réfrigérateurs, sont à cet égard très prometteuses pour la région MENA (Ouedraogo, 2020).

Dès lors, quelle forme pourrait prendre un plan de reprise verte pour la région MENA ?

La priorité est de trouver des projets « prêts à démarrer », immédiatement opérationnels, qui viennent rapidement soutenir le redressement économique en offrant des perspectives d’emploi à de nombreuses personnes et qui s’attachent en même temps à « verdir » des activités « brunes ». Dans la région MENA, on pourrait par exemple déployer à grande échelle des projets de réduction de la pollution à l’efficacité avérée ou lancer de nouvelles opérations dans ce domaine, à l’instar du projet de réduction de la pollution environnementale en Égypte (EPAP) (a) ou du projet de réduction de la pollution atmosphérique et climatique du Grand Caire (a). Une autre opération en cours, le projet de réduction de la pollution environnementale au Liban (LEPAP) (a), pourrait également contribuer à cette initiative essentielle.

  • Le LEPAP octroie des crédits à des entreprises opérant dans des secteurs très polluants assortis de taux d’intérêt quasiment nuls pour une durée de sept ans et d’un délai de grâce pouvant aller jusqu’à deux ans. Ces financements concessionnels concernent la conversion à d’autres carburants, les mesures d’efficacité énergétique et les technologies en aval de la production.
  • Le projet EPAP aide les industriels à améliorer leurs performances et à respecter les réglementations environnementales. Les opérateurs éligibles dans la région du Grand Caire et à Alexandrie peuvent ainsi emprunter à des taux pratiquement nuls pour assurer leur conversion à d’autres carburants, introduire des mesures d’efficacité énergétique et opter pour des technologies en aval de la production. L’expansion de ce type de projets serait idéale pour enclencher une reprise écologique.
  • Le projet de réduction de la pollution atmosphérique et climatique dans la région du Grand Caire, en Égypte, en cours d’élaboration, vise à diminuer la pollution imputable au secteur du transport et à la gestion des déchets solides, les deux principales sources de pollution localement.

Les mesures de relance budgétaire en appui à des projets écologiques sont particulièrement importantes pour les pays de la région MENA , où la plupart des habitants sont tributaires des ressources naturelles. L’enjeu de l’adoption d’un cadre pour une relance verte sans exclus est d’apporter des financements à bas coûts en faveur d’activités respectueuses de l’environnement et de s’assurer que leurs bénéfices concerneront avant tout les groupes à faible revenu. Même si la majorité des habitants de la région MENA vit en ville (60 %), la plupart des pauvres sont des ruraux. En Égypte, au Maroc, en Tunisie et au Yémen par exemple, les pauvres sont plus nombreux en milieu rural que dans les zones urbaines. Des études ont montré la corrélation étroite entre « verdissement » de l’activité et réduction de la pauvreté sachant, qui plus est, que cette évolution est « pro-pauvres » puisqu’elle bénéficie de manière disproportionnée aux communautés les plus démunies (Heger et al, 2020 [a]).

Certains investissements dans des pratiques durables de gestion des terres ont fait leurs preuves, à l’instar du projet de gestion durable des écosystèmes oasiens en Tunisie, qui a aidé les communautés locales à contrecarrer une désertification impitoyable. Il a également créé des débouchés et fourni des emplois à de nombreux jeunes de la région tout en améliorant la production de ces écosystèmes, en misant sur les dattes, la confiture, le miel et l’écotourisme avec, à la clé, une hausse des revenus des communautés rurales.

Autre exemple d’investissements écologiques rentables, le projet de gestion paysagère intégrée dans les régions en retard, également en Tunisie, qui a introduit des techniques climato-intelligentes de gestion particulièrement précieuses pendant les années chaudes. En plus de jouer un rôle clé dans les stratégies d’adaptation au changement climatique, ces mesures contribuent fortement à l’atténuation des émissions de gaz à effets de serre.

Enfin, les perspectives liées à la gestion du littoral et à la création d’une économie bleue durable sont bien réelles. S’il est possible et important d’améliorer l’inclusion dans les territoires, le littoral et les espaces maritimes offrent également des perspectives de développement aux retombées multiples. Au Maroc par exemple, le projet de gestion intégrée des zones côtières améliore le niveau de vie des communautés pauvres du littoral en leur donnant accès à des sources de revenu alternatives.

La diversification réussie des moyens de subsistance des pêcheurs les aide à mieux résister au réchauffement climatique et à la hausse de la température de l’eau. Ainsi, l’amenuisement des stocks de poissons sensibles au réchauffement de l’eau menaçait la survie et les modes de consommation des communautés du littoral. L’introduction de nouvelles activités, comme la culture des algues et l’écotourisme, augmente leurs sources de revenu et les aide à mieux résister aux chocs climatiques. Véritables filets de sécurité quand ils sont en bonne santé, les écosystèmes côtiers et marins peuvent, par leur richesse et leur diversité, devenir un moteur de croissance et de développement pour de nombreux pays de la région MENA et perpétuer ainsi les relations de longue date que la population locale entretient avec le milieu marin.

Auteurs

Lia Sieghart

Chef de programme et spécialiste principale du changement climatique

Martin Heger

Économiste senior de l’environnement au sein du pôle Environnement, ressources naturelles et économie bleue de la Banque mondiale

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