Publié sur Voix Arabes

Moyen-Orient et Afrique du Nord : quelle est la représentativité des enquêtes en ligne auprès des ménages pendant la pandémie de COVID-19 ?

????? ????? ???? ??? ?????????. ????????. ?????: Kdonmuang / Shutterstock.com امرأة عربية تكتب على الكمبيوتر. الائتمان. تصوير: Kdonmuang / Shutterstock.com

Dans les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord (MENA), le coronavirus (COVID-19) frappe de manière disproportionnée les familles pauvres, car nombre d'entre elles sont logées à l'étroit, sous le même toit que des proches âgés, et vivent d'emplois précaires sans couverture maladie. Pourtant, c'est à elles que les enquêtes auprès des ménages, menées de plus en plus souvent en ligne, donnent le moins la parole.

En effet, le développement à grande vitesse de l'accès à internet présente à la fois des avantages et des inconvénients pour la réalisation des enquêtes socio-économiques. Les modes de collecte de données suscitent un intérêt considérable dans le contexte de la pandémie de COVID-19. Face à l’impossibilité de réaliser des enquêtes à domicile, le recours à internet permet aux chercheurs d’établir des évaluations rapides pour un coût relativement bas. C'est pourquoi beaucoup d'enquêtes se font en ligne, moyen qui permet en outre d'en diffuser largement les résultats. Mais on risque ainsi d'aboutir à une sous-représentation de beaucoup de ceux dont le sort nous préoccupe particulièrement : les plus pauvres et vulnérables, les habitants des zones rurales ou des bidonvilles, ainsi que les femmes. Pour cerner cet aspect, nous nous sommes penchés sur l'utilisation d'internet par les différents segments de la population dans les pays en développement de la région MENA.

Selon l'Union internationale des télécommunications (UIT), les taux d’utilisation d’internet nationaux varient de 30 à 80 % dans la région (figure 1). Mais ces chiffres peuvent masquer des disparités importantes au sein d'un même pays en termes d’intensité des usages. Pour évaluer ces écarts, nous avons examiné les données 2018-2019 rassemblées par le réseau Arab Barometer, qui collecte des informations sur les comportements et valeurs des habitants des pays du monde arabe. Comme l'indique la figure 2, une partie considérable des répondants n'utilise internet que quelques jours par semaine, voire moins : 30 % en Algérie, par exemple. Si ces utilisateurs ponctuels d'internet se distinguent par certaines particularités, alors cela signifie que les données recueillies lors des enquêtes en ligne sont biaisés.

Figure 1. Pourcentage d'utilisateurs d'internet dans les pays en développement de la région MENA en 2017-2018

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Source : Union internationale des télécommunications.

Note : La population couverte peut différer d'un pays à l'autre. La catégorie des États arabes utilisée par l'UIT est large et comprend aussi bien les riches pays du Golfe que des pays africains pauvres, comme la Somalie, le Soudan ou les Comores.

 

Figure 2. Fréquence d’utilisation d'internet dans la région MENA en 2018-2019, population de 15 ans et plus

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Source : Arab Barometer, phase 5.

Note : Les non-utilisateurs d'internet ne sont pas comptabilisés.

 

Un examen rapproché fait apparaître les différences d'accès à internet d'un groupe de population à l'autre. La figure 3 montre par exemple des disparités notables en faveur des hommes dans de nombreux pays. Les écarts les plus importants se constatent en Tunisie, en Égypte, au Maroc, au Yémen et en Iraq.

 

Figure 3. Pourcentage d'utilisateurs d'internet dans les pays en développement de la région MENA par sexe, 15 ans et plus

Graph 3

Source : Arab Barometer, phase 5.

 

Des inégalités s'observent aussi selon le lieu de résidence et la situation socio-économique du ménage. L’absence d'infrastructures dans les zones rurales, une maîtrise insuffisante des outils informatiques ou le manque d'argent pour s'équiper ou s'abonner à internet sont autant de facteurs qui limitent l'accès.

Pour étudier les disparités entre zones urbaines et rurales, nous utilisons les données d'Arab Barometer et, pour la fracture économique, celles recueillies lors des plus récentes enquêtes sur le budget des ménages (HBS).

Les données de ces enquêtes ne rendent qu’imparfaitement compte du degré d'utilisation d'internet. D’abord parce qu’on les collecte en général au niveau du foyer dans son ensemble, et ensuite parce que, dans de nombreux pays, les questions posées portent uniquement sur l'usage d'internet au domicile et non sur les connexions par téléphone mobile. Néanmoins, et bien que leurs résultats d'ensemble soient en dessous de la réalité, ces enquêtes procurent des informations sur les différences d'utilisation en fonction du niveau de vie.

 

Figure 4. Pourcentage de la population de 15 ans et plus disposant d'une connexion internet dans les zones urbaines et dans les zones rurales, vers 2018

Figure 5. Pourcentage de la population disposant d'une connexion internet au sein du foyer, par quintile de consommation par habitant

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Source : Arab Barometer, phase 5.

Source : Calculs des services de la Banque mondiale à partir des enquêtes sur le budget des ménages.

Note : Lorsque l’enquête couvre deux années, le rapport est daté de la première, même si l'enquête se déroule en majorité sur la seconde. D'un pays à l'autre, l'utilisation d'internet se définit différemment. La définition la plus large est celle utilisée dans les territoires palestiniens (PSE).

 

Nous observons des écarts d'utilisation d'internet entre zones rurales et urbaines dans la quasi-totalité des pays de la région (figure 4). Les seules exceptions sont les territoires palestiniens et le Liban, fortement urbanisés. Les différences selon les catégories de revenus sont elles aussi très prononcées : les riches sont bien plus nombreux à utiliser internet que les pauvres, avec des taux jusqu'à 10 fois supérieurs dans le quintile le plus riche par rapport au plus pauvre (figure 5).

Dans ces conditions, comment chercheurs et décideurs peuvent-ils collecter des données sans danger dans le contexte de la pandémie, tout en évitant les biais découlant du recours à internet ? Il faut tout d'abord connaître ces biais, vérifier quelle est la population atteinte par l’enquête et tenter d'établir si ses réponses sont représentatives. Nous suggérons en outre d'utiliser plusieurs sources puis de procéder par triangulation. Et, pour obtenir une meilleure couverture, de mener les enquêtes en parallèle par téléphone et par internet, d'interroger les prestataires de services et les autorités locales, ou de cibler des enquêtes téléphoniques sur des groupes spécifiques, comme par exemple les bénéficiaires de prestations sociales, les handicapés, les personnes les plus démunies, les personnes âgées, etc.

Nous ne devons pas nous abstenir de réaliser des enquêtes en ligne. En effet, celles-ci sont très utiles pour collecter dans de brefs délais des données à l'échelon des ménages ou des individus. Mais, même à l'heure où l'accès à internet est en rapide progression, les résultats de ces enquêtes traduiront probablement davantage l'opinion d'hommes résidant en zone urbaine et appartenant aux catégories privilégiées. Si nous ne tenons pas compte de ce biais, nous risquons de passer à côté de l'avis des plus pauvres et vulnérables, alors qu'il nous intéresse au plus haut point.

 

 


Auteurs

Aziz Atamanov

Senior Economist, Poverty Global Practice, World Bank

Johannes Hoogeveen

Responsable mondial pour les États fragiles et touchés par un conflit

Laura Rodriguez

Young Professional at Poverty & Equity Global Practice, World Bank

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