Analyse des liens entre démocratie et émancipation économique des femmes

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Nous avons célébré la Journée internationale de la démocratie le 15 septembre, et au moins un résultat statistique était encourageant : le nombre de démocraties dans le monde ne cesse de progresser. Néanmoins, pour être vraiment efficaces, celles-ci doivent s'attacher à accroître la diversité dans leurs structures représentatives.

En effet, plus une assemblée représentative élue est diverse et inclusive, mieux elle peut garantir que les politiques prennent en compte les intérêts de multiples groupes, indépendamment de leur appartenance ethnique, de leur religion, de leur orientation sexuelle, de leur caste, de leur niveau de revenu, de leur sexe ou de tout autre facteur d'exclusion (voir ici et ici (a)). En renforçant leur diversité, ces institutions peuvent également améliorer l'égalité dans l'accès aux services, aux avantages sociaux, à la prise de décision et aux possibilités de développement du capital humain  et de progression économique.

Historiquement, les femmes ont toujours été sous-représentées dans la plupart des niveaux de pouvoir politique, y compris au sein de l'une des plus hautes instances : le parlement.  Au cours du dernier quart de siècle cependant, la part moyenne de femmes siégeant dans des assemblées parlementaires a augmenté dans chaque région du monde, un signe positif même si la moyenne mondiale plafonne toujours à moins d'un tiers des élus. 

Analyse des liens entre démocratie et émancipation économique des femmes


Dans presque toutes les régions, la part moyenne des femmes dans les parlements a augmenté au cours des 20 dernières années.

L'Asie du Sud (SAR) fait exception à la tendance observée, puisque la moyenne de femmes parlementaires a atteint son plus haut point, soit environ 20 %, entre 2009 et 2012 avant de redescendre. En 2019, elle se situe à l'avant-dernier rang mondial. Alors que des régions telles que l'Afrique subsaharienne (AFR) ont vu leur pourcentage moyen de femmes parlementaires augmenter régulièrement, dans d'autres, la progression générale a été plus limitée ou inégale. L'Asie de l'Est (EAP) était en tête du classement au début de la période, mais les moyennes des pays de la région n'ont pas augmenté aussi rapidement qu'ailleurs. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA) en revanche, la part moyenne de femmes parlementaires a fait un bond entre 2010 et 2015, mais (à l'exception de 2013) pas suffisamment pour ne plus être classée au dernier rang des régions ces 20 dernières années. Les régions Amérique latine et Caraïbes et Europe centrale et orientale ont quant à elles toujours été parmi les trois premières, avec de fortes parts moyennes de femmes siégeant dans les assemblées. La position de chef de file a été le plus souvent celle de l'Amérique latine et Caraïbe, et elle la détient toujours aujourd'hui.

Pourquoi cette question est-elle importante ? Un nombre croissant d'études indique que, parmi les élus, les femmes sont plus susceptibles que les hommes de soutenir les politiques qui contribuent à réduire les inégalités entre les sexes.  D'ailleurs, les pays qui comptent une plus grande proportion d'élues aux niveaux national et infranational ont un arsenal législatif plus fourni en ce qui concerne l'égalité des chances et des possibilités entre femmes et hommes, ou entre filles et garçons, dans la société et dans l'économie (voir par exemple ici et ici (a)). 

Les efforts visant à améliorer l'égalité des sexes incluent l'adoption de lois destinées à combler les écarts en matière d'autonomisation économique – rémunération du travail et propriété des biens par exemple – en protégeant et en favorisant la participation des femmes sur le lieu de travail et leurs droits sur les biens familiaux. Ces lois contribuent à corriger une inégalité systémique perpétuée par des traditions sociales patriarcales, en vertu desquelles la fourniture et le contrôle des moyens de subsistance, des revenus et des biens de la famille sont l'apanage de ses membres masculins.  Les femmes et les filles du foyer, en revanche, sont reléguées à la sphère privée et assument les soins familiaux et les responsabilités domestiques. Selon certaines études régionales, le degré de représentation des femmes au parlement est positivement associé aux politiques favorables au congé parental et, plus largement, à l'égalité des femmes sur le lieu de travail (voir ici et ici (a)). 

À partir du Portail de données sur le genre (a) de la Banque mondiale, nous avons analysé les tendances transnationales et interrégionales entre le pourcentage de femmes dans les parlements nationaux et différents indicateurs liés à l'émancipation économique, issus de la base de données Les femmes, l'entreprise et le droit (a).

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L'un des leviers juridiques pour promouvoir le travail rémunéré des femmes consiste à les protéger contre le harcèlement sexuel et d'autres formes de violence à leur égard sur le lieu de travail , car l'absence d'une telle protection limite leurs possibilités d'emploi. Dans les secteurs où les cas signalés de harcèlement sont nombreux, à l'image de l'industrie textile au Bangladesh, les femmes peuvent devoir se résoudre à ne pas travailler – en partie sous la pression de leur famille –, alors que ce secteur leur offre plus de possibilités d'emploi que la plupart des autres industries.

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Pour chaque région, nous avons comparé la proportion moyenne de femmes parlementaires dans les pays disposant d'une législation contre le harcèlement au travail et dans ceux n'en ayant pas promulgué. Nous constatons que le fait d'avoir légiféré contre le harcèlement dans un pays donné est corrélé avec des parts moyennes de femmes parlementaires au moins légèrement plus élevées. À noter que l'Asie du Sud est la seule région dans laquelle tous les pays disposent d'une législation contre le harcèlement, quelle que soit la proportion moyenne de sièges occupés par des femmes au parlement.

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Certains pays vont plus loin dans la lutte contre le harcèlement sexuel au travail en instituant des sanctions pénales ou des réparations au civil. À l'exception de l'Asie du Sud, l'existence de ces sanctions est corrélée à des moyennes régionales plus élevées de femmes dans les parlements nationaux. Comme dans beaucoup de pays, il existe dans ceux d'Asie du Sud (a) un écart entre l'existence de lois contre le harcèlement et les dispositions additionnelles nécessaires pour les appliquer et les faire respecter.

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Dans beaucoup de pays en développement, ce sont les hommes qui sont propriétaires et héritent des terres et d'autres biens de valeur, contrairement aux femmes dans la plupart des cas (voir ici (a)). C'est encore plus vrai pour les femmes mariées, car il est plus fréquent qu'elles aient dû quitter leur foyer natal que les hommes dans le même cas (voir ici et ici, par exemple (a)). L'héritage patrilinéaire, une pratique coutumière qui garantit la transmission des biens familiaux par la lignée masculine, est une caractéristique commune des systèmes patriarcaux qui consolide la richesse et le pouvoir entre les hommes , par lien de parenté ou par clan. Les pays dont les lois remettent en cause ces normes séculaires et sexistes en matière de propriété ont généralement une plus grande proportion de femmes parlementaires que d'autres pays.

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Une plus grande représentation féminine au parlement est également corrélée à l'existence de lois qui accordent les mêmes droits de succession aux fils et aux filles en ce qui concerne les biens familiaux. L'affirmation de l'égalité successorale entre les hommes et les femmes de la famille, quel que soit leur statut matrimonial, contribue donc à combler les écarts entre les sexes en matière de propriété des biens.  Néanmoins, il est préoccupant de constater que de nombreuses lois ne sont pas appliquées ou que des normes sociales bien établies peuvent l'emporter sur une législation visant à combler les écarts entre hommes et femmes.

 Les fils et les filles du foyer ont-ils les mêmes droits successoraux ?

Quoi qu'il en soit, notre analyse suggère une relation potentiellement positive – un cercle vertueux – entre la représentation féminine au parlement et certains aspects de l'autonomisation économique des femmes. L'élection d'un plus grand nombre de femmes dans les démocraties pourrait ainsi réduire les inégalités entre les sexes en matière de rémunération du travail et de propriété des biens. Réciproquement, quand davantage de femmes sont propriétaires et subviennent aux besoins du foyer, elles seront peut-être plus nombreuses à se présenter à une élection (et à recueillir plus de voix).  La mise en évidence d'une relation de cause à effet entre ces deux cas de figure – donc le sens du cercle vertueux – supposera des recherches plus complexes et approfondies, qui pourront à l'avenir être menées en exploitant les données du Portail de données sur le genre de la Banque mondiale.

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