Mon conseil aux décideurs de demain : n’oubliez jamais que votre réussite réside dans celle de la population

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Des écoliers font la queue pour se laver les mains avant de déjeuner à l'école primaire de Kanda à Accra, au Ghana. © Dominic Chavez/Banque mondiale

Dans « politique publique », le plus important, c’est l’adjectif « public », qui renvoie à ceux qui sont directement concernés par les choix opérés par les décideurs politiques.

Mais qui sont-ils ? Et qu’est-ce qui leur tient le plus à cœur ? Les politiques évoluent au fil du temps, à mesure que les préoccupations des générations changent. Peu importe que l’on appartienne à la génération X, Y ou Z, les aspirations sont identiques : prospérité et dignité, égalité des chances, justice et sécurité.


Aujourd’hui, notre smartphone nous donne instantanément accès à des informations. Mais, paradoxalement, un accès plus large à davantage d’informations ne s’accompagne pas d’une plus grande ouverture d’esprit, bien au contraire. Comme on peut filtrer l’information beaucoup plus facilement, la tentation est finalement plus grande de chercher une confirmation de nos convictions et de nos préjugés en éliminant ce qui pourrait les remettre en question. Il faut donc redoubler d’efforts pour surmonter les clivages et pour comprendre ceux avec qui l’on n’est pas d’accord.  

C’est justement ce qu’exploitent les populistes : ils crient plus fort que les autres, considèrent que tout est noir ou blanc, jouent sur les peurs et proposent des solutions magiques à des problèmes complexes. Et c’est ce qui rend l’élaboration des politiques tellement plus difficile.

Cela signifie que votre « public » est plus impatient et qu’il a tôt fait de s’énerver, car ses attentes sont fortes et qu’il veut que les résultats soient aussi rapides qu’un message instantané.

Alors, que devez-vous savoir pour devenir un bon décideur ? 

1)    Tout d’abord, comprendre que la compétence technique est un impératif pour prendre des décisions éclairées. En plus de votre capacité de jugement, elle vous permet d’appréhender les arbitrages, les avantages et les inconvénients de vos décisions. Mais surtout, elle vous permet de repérer les gagnants et les perdants, et de trouver des solutions à leurs problèmes.

2)    Soyez prêts à faire des compromis. Soyez conscient que même si vous êtes convaincu du bien-fondé de votre politique, tout le monde n’en profitera pas immédiatement. C’est vrai dans n’importe quel pays, indépendamment de son niveau de revenu. Une mesure a un impact très concret sur la vie des gens. Ce n’est pas parce qu’elle est sensée et que les chiffres concordent qu’elle sera efficace. Vous verrez que, dans la vie, il est très rare de pouvoir choisir entre les deux meilleures options. Il arrive parfois que même la troisième option soit inenvisageable.

3)    ​Il faut parfois choisir la moins mauvaise des solutions. Quand j’étais ministre des Finances, l’Indonésie (a), comme bon nombre d’autres pays, a subi les effets de la crise financière mondiale. Le cours des produits de base a chuté et, comme nous sommes un pays producteur de pétrole avec une économie ouverte, nous avons frôlé l'effondrement économique. Les responsables corrompus et les puissants groupes d’intérêts ont profité du statu quo et essayé de saper le moindre effort visant à réformer notre pays et à restaurer la confiance. Tous les problèmes ne sont pas de cette ampleur, mais la réalité est souvent très différente de ce que vous pouvez lire dans les manuels. Les gens ont des émotions, des attentes, des comportements et des intérêts opposés, et ne sont pas tous favorables à des réformes en profondeur.

L’art du compromis pourrait donc bien constituer la partie la plus difficile de votre travail, peut-être même de votre vie. Même si elle est bonne, toute réforme risque, du moins momentanément, d’avoir des retombées négatives pour certains, car vous aurez rarement le luxe d’un résultat parfait. Mais comment allez-vous leur expliquer ? Comment allez-vous les dédommager ? Et ces gens, vont-ils vous écouter et vous comprendre dans ce monde complexe où leur attention est captée par une quantité infinie d’informations ?

4)    ​Faites preuve d’un souci d’inclusion et de transparence. Pour répondre à ces questions, vous avez besoin de la meilleure expertise technique, non seulement à votre niveau personnel, mais plus généralement au sein de votre équipe. Il faut inviter les gens à participer. Ils méritent respect et dignité et leur parole doit être entendue. Souvenez-vous que, sans eux, vos résultats n’auront pas de légitimité. Dans le domaine de la politique publique, et d’autant plus en position de leadership, votre réussite ne se mesure qu’à l’aune de la situation de ceux qui sont concernés par les mesures que vous avez prises. Leur réussite est votre réussite.

5)    ​Misez sur le leadership. Vous devez faire preuve d’empathie et réellement comprendre ce que ressentent les gens dans leur cœur et dans leur tête. Vous devez être capable de les convaincre de la nécessité de la réforme et de la possibilité de réussir. Vous devez avoir le courage de vos convictions, faire preuve de dévouement et posséder un sens aigu de l'intégrité. 

Le leadership, c’est aussi la capacité à faire la différence entre les faits et les preuves, d’un côté, et les idées reçues et la subjectivité, de l’autre. Il s’agit de gérer chaque processus de façon inclusive et d’opérer des choix judicieux et responsables, aussi difficiles qu’ils puissent paraître. Si le coût du changement est souvent immédiat, la réussite peut se faire attendre et les gens risquent de ne pas se rappeler de votre contribution à ce moment-là.

6)    ​Enfin, choisissez toujours de faire ce qui est dans le meilleur intérêt de la population. Cela fera aussi de vous une meilleure personne. Il peut arriver que votre décision ne soit pas appréciée de tous. Il se peut que vos actions soient mal interprétées, voire déformées.

Mais si vous agissez en toute intégrité et sans transiger sur l’équité, et si vous faites preuve d’honnêteté, d’humilité et de respect pour la dignité des personnes, vous sortirez toujours gagnant. 

Que vous exerciez un mandat public, que vous travailliez pour une entreprise du secteur privé, une ONG ou une organisation de la société civile, peu importe où vous en êtes dans votre carrière, rien ne saurait égaler l’intégrité et l’importance de votre fonction.
 
Ce billet est extrait des remarques formulées par Sri Mulyani Indrawati (a) lors du discours qu’elle a prononcé à la Batten School of Public Policy and Leadership de l’université de Virginie, le 21 mai 2016.

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