Publié sur Opinions

Les données au service de la lutte contre la pandémie de coronavirus et d’infox : recommandations à l’intention des pouvoirs publics

Agent de santé sur fond d'écran numérique Agent de santé sur fond d'écran numérique

Alors que les gouvernements du monde entier peinent à maîtriser les impacts sanitaires et sociaux de la pandémie de COVID-19, la prolifération de données de qualité variable et de fausses informations (le tout désigné sous le vocable « infodémie ») complique sérieusement la tâche des autorités qui doivent prendre des décisions pour répondre à la crise. Pour autant, faut-il en conclure que les pouvoirs publics seront inéluctablement submergés par ce déluge de données ? Pas nécessairement. 

À condition de disposer des compétences techniques et comportementales nécessaires, il est possible pour les gouvernements de mieux gérer et utiliser les flux de données pour prendre des décisions stratégiques et opportunes . Face aux défis que pose la crise actuelle, l'exploitation des données devrait être un pilier important de toute stratégie gouvernementale de lutte contre la pandémie, depuis la répartition des ressources médicales jusqu'aux politiques de relance économique. La façon dont les pouvoirs publics utilisent ces données peut en effet contribuer à une meilleure gestion des risques de catastrophe et à la réalisation de leurs objectifs de développement.

La nécessité de disposer de données numériques de qualité en appui de la prise de décision est souvent mise en avant pour résoudre des problèmes nationaux ou locaux qui requièrent une action publique urgente. Ces données permettent d'évaluer l'ampleur du choc et de hiérarchiser les investissements dans différents domaines, y compris dans la production des données elles-mêmes. Or nous avons vu à l'occasion de la pandémie que les décideurs, à divers échelons d'un gouvernement, sont parfois confrontés simultanément à une pénurie et une avalanche d'informations. En outre, la production de données statistiques et administratives classiques n'est pas toujours assez dynamique pour répondre aux impératifs urgents et très mouvants liés à la crise, tant sur le plan des mesures d’intervention que sur celui des politiques de soutien à la reprise et à la résilience à long terme.

Quelle quantité d'information peut-on absorber sans risquer l'indigestion ?

Quelle quantité d'information peut-on absorber sans risquer l'indigestion ?

Source : Forbes

Dans ce contexte, comment les pouvoirs publics pourraient-ils mieux exploiter leurs données et tirer le meilleur profit de leurs investissements dans les systèmes numériques ? En passant l’information au crible de quatre grands critères d’évaluation : 

1. Saillance. Les utilisateurs doivent pouvoir percevoir que les nouvelles informations ou idées véhiculées par le système sont pertinentes et qu'elles ont un lien évident et significatif avec les questions qui sont importantes pour la prise de décision. Il est important d'aller au-delà des suppositions et de comprendre la diversité des facteurs qui orientent l'action des responsables politiques. Toutefois, pour paraphraser Steve Jobs, il ne suffit pas de demander aux clients ce qu'ils veulent pour obtenir un produit qui leur parlera. Une information saillante, c'est à la fois apporter des éléments nouveaux et imaginer un monde hors des sentiers battus. En l’occurrence, s’agissant de la pandémie, la réalisation d’enquêtes rapides au moyen d’un support mobile (téléphones, tablettes...) pourra par exemple permettre de collecter des données en temps réel sur le respect des politiques de confinement ou sur l'efficacité des mesures économiques sur le terrain.

2. Non-redondance. Il est peu probable que les décideurs recourent à un système contenant des éléments qu'ils connaissent déjà. Les données doivent donc leur fournir des informations ou des perspectives nouvelles. La présentation d’informations de notoriété publique et déjà accessibles n'a que peu de chances d'attirer l'attention des décideurs. Quel est l’intérêt de proposer un tableau de bord gouvernemental alors que tout le monde consulte Google ou des statistiques qui montrent l’impact considérable de la pandémie ? Il serait bien plus pertinent de faire ressortir comment cet impact se répartit dans la population. L'essentiel est de montrer que les nouvelles données apportent quelque chose de différent, ou de souligner que les sources classiques de données sont lacunaires ou obsolètes. L’information sera d’autant plus utile qu’elle combine des données au moyen d’une analyse et d’une visualisation à la fois plus accessibles et structurées, en mettant par exemple en évidence les zones sensibles où la reprise est compromise.  

3. Crédibilité et évolutivité des sources de données. Vous aurez beau réaliser la plus éblouissante des visualisations graphiques, elle ne sera qu'un cache-misère si elle repose sur des données fausses ou incomplètes... Et construire un tableau de bord à partir d'informations qui devront ensuite être rassemblées manuellement n'est pas une solution viable. De même, les données numériques ne seront jamais parfaites d’emblée. De fait, beaucoup de systèmes de gestion des finances publiques ou de passation des marchés en ligne ne peuvent toujours pas englober toutes les transactions. Les systèmes de données ne sont que les réservoirs des informations, mais c'est bel et bien la compréhension des propriétés et des contenus réels de ces données qui est essentielle. La crise sanitaire actuelle est l'occasion de repenser la façon dont les données sont partagées, notamment grâce à des solutions numériques « en temps réel » telles que les interfaces de programmation applicative (API), voire le recours à l'intelligence artificielle pour l'aide à la décision. 

4. Applicabilité. Les données doivent porter sur le périmètre de compétence spécifique du décideur. Ainsi, un système numérique qui vise principalement à guider le budget ou les réformes judiciaires ne présente guère d’intérêt pour un responsable sans pouvoir budgétaire ou capacité juridique.  Les données « à impact » n'ont pas pour seule vocation d'alimenter de prochains travaux de recherche, elles doivent aussi permettre de donner aux intervenants de première ligne — à savoir notamment les maires, les gouverneurs et les autorités centrales — des moyens plus efficaces et durables de relever les défis posés par la pandémie.

La crise du coronavirus a donné lieu à la production de grands volumes de données numériques à l’intention des pouvoirs publics, mais elle met également en lumière à quel point les décisions fondées sur ces informations peuvent être aussi parcellaires que difficiles à prendre. Saillance, non-redondance, crédibilité et applicabilité : ces quatre critères d’évaluation sont fondamentaux pour donner davantage de sens et de substance au torrent de nouvelles données disponibles, pendant cette crise et au-delà. 


Auteurs

Kai Kaiser

Économiste principal, Banque mondiale

Tiago Carneiro Peixoto

Spécialiste principal du secteur public, Banque mondiale

Prenez part au débat

Le contenu de ce champ est confidentiel et ne sera pas visible sur le site
Nombre de caractères restants: 1000