Un habitant de l’Union européenne dépense en moyenne 150 euros par an en café — une somme modeste pour ce que beaucoup considèrent comme un produit de première nécessité. Ce rituel matinal est également à la base des moyens de subsistance en Afrique : le café représente jusqu’à 60 % des recettes d’exportation de l’Éthiopie, où il fait vivre des millions de familles.
Ce fil invisible qui relie les tasses des consommateurs européens aux collines éthiopiennes est l’un des succès discrets du commerce mondial. Une réussite aujourd’hui mise à l’épreuve : les agriculteurs qui cultivent du café de qualité depuis des générations risquent désormais d’être exclus de leur principal marché s’ils ne peuvent pas prouver l’emplacement exact de leurs parcelles, comme l’exige une nouvelle réglementation européenne contre la déforestation.
Un nouveau rapport de la Banque mondiale (a) examine comment les pays en développement peuvent se conformer aux exigences de l’Union européenne (UE) sans sacrifier leur potentiel commercial. Fondé sur des études de cas et l’expertise de bailleurs de fonds, il montre qu’une action coordonnée sur plusieurs fronts est indispensable pour réussir.
Les difficultés rencontrées par les agriculteurs éthiopiens illustrent le conflit entre les objectifs de développement et l'impératif de prévention de la déforestation, qui est l’une des causes du changement climatique. L’urgence est manifeste : entre 2000 et 2020, le monde a perdu environ 100 millions d’hectares de forêts, soit environ la superficie de l’Égypte. L’agriculture est à l’origine de 75 % des pertes de forêts tropicales, et l’UE consomme une part importante des produits qui mettent en péril les forêts.
Le règlement de l’UE contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE) impose aux fournisseurs de café, de cacao et autres produits de base de certifier que leurs marchandises ne sont pas issues de terres déboisées après 2020. Pour les grandes entreprises disposant de systèmes numériques intégrés, cela implique des changements complexes mais néanmoins gérables. En revanche, la tâche peut s'avérer écrasante pour les petits exploitants, qui évoluent dans des chaînes de valeur étendues aux intermédiaires nombreux et qui doivent souvent composer avec des contrats lacunaires, des données numériques incomplètes et le manque de pièces justificatives.
Certes, les exigences imposées par le RDUE pourraient servir d’incitation à la régularisation des droits fonciers et à la traçabilité des chaînes d’approvisionnement, soit autant de réformes qui entraînent généralement des gains de productivité et une augmentation des investissements à moyen et long terme. Mais les coûts immédiats de cette mise en conformité sont conséquents, ce qui soulève une tension de fond : les réformes susceptibles de profiter aux agriculteurs sur le long terme demandent des investissements initiaux inabordables pour un grand nombre d’entre eux.
Le nouveau rapport de la Banque mondiale analyse ces aspects complexes et illustre comment les pays en développement peuvent se conformer aux exigences de l’UE sans sacrifier leur potentiel commercial. Fondé sur des études de cas et l’expertise de bailleurs de fonds, il montre qu’une action coordonnée sur plusieurs fronts est indispensable pour réussir.
Les difficultés commencent avec la collecte de données fragmentées. En Éthiopie, par exemple, la plupart des producteurs de café vendent leurs grains par des circuits informels. Sans registres fiables ni outils numériques, retracer les grains jusqu’à leur plantation d’origine relève presque de l’impossible. Et quand les données existent, elles sont souvent dispersées entre différentes administrations ou au sein d’entreprises privées, ce qui rend difficile pour les exportateurs de regrouper ces données et les fournir à leurs partenaires européens.
Mais la technologie ne fait pas tout : la confiance est tout aussi cruciale. Dans les villages reculés, demander aux agriculteurs de partager les coordonnées GPS de leurs parcelles, c’est comme exposer leur exploitation au regard de tous. « Et si je reçois la visite du percepteur ensuite ? » « Et si quelqu’un conteste que cette terre, défrichée par mon grand-père, m’appartient ? » Ces inquiétudes sont légitimes. Dans de nombreux pays en développement, une grande partie de la population vit de l’agriculture, mais les droits fonciers restent flous et les agriculteurs hésitent souvent à communiquer leurs données aux autorités.
Le respect d’une réglementation telle que le RDUE nécessite des systèmes de traçabilité interopérables capables de suivre les produits agricoles de leur origine jusqu’au consommateur. La mise en place de ces systèmes est complexe, coûteuse et requiert une collaboration étroite entre pouvoirs publics, entreprises et partenaires internationaux.
Malgré ces obstacles, certains pays enregistrent des progrès significatifs. En témoignent l’Indonésie et son système SIPO pour l’huile de palme, le Pérou grâce à une cartographie collaborative des données (a) ou encore la République dominicaine avec ses exportateurs de cacao innovants. Ces exemples soulignent l’importance du leadership des pouvoirs publics, de l’innovation du secteur privé et, surtout, de l’inclusion des petits exploitants agricoles. La reproduction de ces modèles demande des investissements dans la formation, des outils numériques efficaces et des directives juridiques claires, ce qui met en lumière le rôle essentiel des partenariats internationaux comme source de financement et d’expertise technique.
Avant même son entrée en application le 30 décembre 2025, le RDUE secoue les marchés et expose le déséquilibre des forces dans le commerce mondial. Les pays fortement dépendants du marché de l’UE et disposant de peu de marge de négociation sont les plus vulnérables. Mais cette pression pourrait aussi devenir un moteur de changement positif.
Les pays qui parviendront à mettre en place des chaînes d’approvisionnement durables et traçables vont conserver leur accès au marché européen, mais aussi attirer des acheteurs et des investissements de qualité, tout en bénéficiant d’avantages environnementaux, comme un air plus pur et la préservation de la biodiversité. Cette dynamique montre que la réalisation des objectifs environnementaux, tels que la protection des forêts, et le bien-être économique des petits exploitants peuvent aller de pair et se renforcer mutuellement.
En donnant aux agriculteurs les outils et le soutien nécessaires pour faire la preuve de leurs pratiques durables, nous pouvons leur assurer un meilleur accès au marché et protéger en même temps des forêts vitales. L'édification d’un commerce mondial inclusif et durable est essentielle à la fois pour l’environnement et pour les moyens de subsistance de millions de petits agriculteurs.
Voir aussi
Preventing deforestation while leveraging trade for development
The impact of European Union deforestation regulation
Graphique : The impact of the EU’s deforestation regulation, from coffee to cattle
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