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Les effets de la COVID-19 sur les inégalités à long terme dans les pays en développement

??????????????????? © Eric Sales/?????? 工人们卸载食物来帮助菲律宾的脆弱家庭。 © Eric Sales/亚洲开发银行

Dans de nombreux pays en développement, la crise de la COVID-19 s'est déclenchée dans un contexte déjà marqué par de fortes disparités entre les individus et une mobilité sociale réduite (a), jetant une lumière crue sur ces inégalités. La pandémie menace aussi gravement l'équité et la mobilité sociale à long terme , comme nous l'expliquons dans un récent rapport (a) qui s'appuie sur les enseignements des crises passées et les premières données recueillies ces derniers mois.

Les leçons du passé : les pandémies aggravent les inégalités

Selon une étude récente (a) consacrée aux effets de cinq pandémies survenues entre 2003 et 2016, les inégalités de revenu dans les pays touchés ont généralement connu une augmentation constante au cours des cinq années suivant chaque événement. Les effets ont en outre été plus marqués lorsque la crise a entraîné une contraction de l'activité économique, comme c'est le cas avec la COVID.

Ces travaux sous-estiment probablement les conséquences potentielles à long terme de la COVID-19 , étant donné ses répercussions beaucoup plus importantes sur les revenus (a). Cinq ans après une pandémie, il est également trop tôt pour que ses effets sur l'inégalité des chances et la mobilité sociale se fassent pleinement sentir. Une mobilité sociale plus limitée, c’est-à-dire une persistance accrue de la situation des individus d'une génération à l'autre, notamment sur le plan des études et des revenus, freine le progrès d'une société en perpétuant les inégalités (a) et en affaiblissant la croissance économique et la cohésion sociale.

Les premiers constats sur la situation actuelle : la COVID-19 frappe plus durement les pauvres et creuse les inégalités

Les projections à court terme de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international indiquent que l'extrême pauvreté dans le monde et les inégalités de ressources dans les économies émergentes et à faible revenu devraient augmenter en 2020. Les premières informations recueillies dans les pays montrent que les répercussions de la pandémie sur le marché du travail sont très inégales et qu'elles varient fortement en fonction des caractéristiques des emplois, des travailleurs et des entreprises.  Par ailleurs, les données tirées de nos enquêtes à haute fréquence sur l’impact de la COVID (a) suggèrent que, dans la plupart des pays, les personnes ayant fait des études supérieures ont moins de chances de perdre leur emploi que celles dont le niveau d'éducation est plus faible, et que les femmes sont plus susceptibles de devoir arrêter de travailler que les hommes. Le taux de destruction d'emplois est plus élevé dans l'industrie et les services urbains, car les activités concernées se prêtent en général moins au télétravail. D'après les résultats d'enquêtes téléphoniques menées auprès des entreprises (a), les retards de paiements sont plus probables dans les micro et petites entreprises que dans les grandes. Par conséquent, une perte temporaire de recettes pour ces entreprises peut se traduire en une érosion à plus long terme des emplois et du capital entrepreneurial, un phénomène qui touche de manière disproportionnée les travailleurs jeunes, peu qualifiés ou sans accès à des financements.

Les interruptions de scolarité sont aussi plus répandues chez les élèves les plus pauvres. En Éthiopie (a) et au Nigéria (a) par exemple, les enfants des 20 % des ménages les plus riches ont beaucoup plus de chances de poursuivre leurs apprentissages malgré les fermetures d'écoles que ceux des 20 % les plus démunis.

Les perspectives pour l'avenir : trois raisons de s'inquiéter de l'accroissement des inégalités à long terme

Les éléments recueillis lors de précédentes crises révèlent que non seulement l'impact sur le bien-être des ménages les plus pauvres peut être plus important, mais que la reprise après un choc est sans doute plus lente  (figure 1). Nous relevons actuellement trois motifs d'inquiétude qui, si rien n'est fait, risquent de peser eux aussi dans cette crise.

Figure 1 : Inégalités et crises : un cercle vicieux

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Inégalités et crises : un cercle vicieux
  1. Même si la durée de la récession est aujourd'hui inconnue, les données disponibles indiquent que les pertes d'emplois ont un impact à long terme. Pour un nouvel arrivant sur le marché du travail, une période de chômage risque d'entraîner une baisse des revenus tout au long de sa vie professionnelle en raison du temps d'expérience (potentielle) perdu, de la dépréciation de ses compétences et des séquelles qui peuvent être particulièrement graves pour les travailleurs issus de ménages pauvres et ceux qui sont moins qualifiés. Pour les mêmes raisons, un taux plus élevé de perte d'emploi chez les femmes peut également avoir des répercussions durables sur l'emploi et les salaires de la population féminine. 

  2. Les stratégies déployées par les ménages pauvres pour faire face aux baisses de revenus sont coûteuses à long terme. Les enseignements des crises précédentes montrent que, lorsque les groupes défavorisés subissent des chocs, ils adoptent souvent des stratégies d'adaptation — réduction de leur consommation alimentaire et vente de leurs actifs productifs notamment — qui entraînent une moindre accumulation de capital humain et matériel. Les carences nutritionnelles des enfants et des mères ont des conséquences néfastes durables.  Selon les résultats d'enquêtes téléphoniques (a) menées dans 33 pays, 40 % des ménages en moyenne ont recours à une réduction de leur consommation pour faire face aux pertes de revenus associées à la COVID-19. Ce fait est confirmé par le degré élevé d'insécurité alimentaire signalé dans les enquêtes : en moyenne, dans la moitié des familles des pays les plus pauvres, une personne a sauté au moins un repas au cours du mois précédent par manque d'argent.

  3. Les perturbations de la scolarité auront des effets durables. Dans la plupart des pays à faible revenu couverts par les enquêtes téléphoniques, la part des enfants qui ont accompli au moins une tâche prescrite par un enseignant depuis la fermeture des écoles n’atteint même pas 30 % des ménages. Les premières données relatives à des pays à revenu élevé (tels que la Belgique et les Pays-Bas [a]) révèlent des déficits d'apprentissage importants qui accroissent les inégalités en matière d'éducation. Les simulations (a) de la Banque mondiale suggèrent que, à l'échelle mondiale, près de 0,6 année de scolarité corrigée en fonction de la qualité des acquis sera perdue en raison des fermetures liées à la COVID-19 , une grande partie des retards concernant les enfants des familles les plus vulnérables. Or ces déficits d'apprentissage peuvent avoir un coût irréversible à long terme, tant pour les individus que pour la société. À partir de l’exemple de catastrophes passées (a), on observe qu’une scolarité perturbée et le traumatisme provoqué par un choc nuisent à l'apprentissage et créent des inégalités à l'œuvre des années plus tard. Une étude (a) montre aussi que les personnes âgées de 14 à 17 ans lors de l'épidémie de polio aux États-Unis en 1916 ont atteint un niveau d'instruction inférieur à celui de leurs pairs un peu plus âgés qui avaient déjà terminé leur scolarité. En outre, comme les ménages vulnérables des pays en développement subissent des pertes de revenus, certains peuvent aussi être moins enclins (à) à renvoyer leurs enfants en classe, notamment après la fermeture des écoles.

Penser les politiques publiques à travers le prisme de l’équité pour freiner la progression des inégalités

Il est impératif de mettre l'accent sur la lutte contre les inégalités. En effet, en s’attachant à atténuer les inégalités face à la crise à court terme, on réduit la nécessité d’agir pour combler les écarts causés à plus long terme par les inégalités passées.  Dans la phase de redressement à moyen et long terme, l'objectif principal des politiques doit être de favoriser une reprise durable et inclusive, tout en renforçant la résilience des personnes vulnérables face aux crises futures. À cet égard, il sera sans doute essentiel d'agir dans les domaines suivants :

  • Stimuler les investissements dans la santé et l'éducation, en particulier pour les enfants dès leur plus jeune âge. Ces interventions devront notamment aider les enfants et leurs parents à reprendre un parcours scolaire, en prévenant les abandons et en apportant un soutien à l'apprentissage aux élèves qui ont pris du retard.
  • Établir des règles équitables sur le marché du travail. Il faudra faciliter le retour à l'emploi des chômeurs, y compris les femmes et les jeunes, en recourant à des politiques actives sur le marché du travail et des programmes de formation , en promouvant un meilleur accès à des modes de garde d'enfants abordables et en améliorant les droits liés au congé parental.
  • Élargir l'accès aux services financiers et à la technologie. Encourager le développement de produits financiers à faible coût et améliorer l'information dans ce domaine ainsi que l'accès aux infrastructures et aux technologies numériques aiderait les micro et petites entreprises — essentielles au retour à l'emploi des travailleurs vulnérables — à rester en activité et à devenir plus compétitives.
  • Investir dans les filets de sécurité et la couverture sociale. Pour aider rapidement les ménages à se protéger contre la dégradation de leur capital humain et matériel en cas de crise, il faut sans tarder investir dans les éléments clés qui permettent d'élargir si nécessaire l'accès aux filets de sécurité, tels que les registres sociaux et les systèmes de paiement mobile, et aussi évaluer régulièrement les risques auxquels un pays peut être confronté.

Le moment de la reconstruction des économies est celui pendant lequel il faut donner la priorité à l'inclusion, à l'équité et au renforcement de la résilience face à de futures crises.  Comme nous en faisons l'expérience aujourd’hui avec la pandémie, les politiques budgétaires doivent être élaborées de manière à anticiper les modalités d'augmentation des dépenses publiques en cas de crise et à aider ainsi les ménages à y faire face. Tout en sachant qu’il existe un moyen efficace et rentable d'assurer la résilience de nos sociétés aux crises futures : s'attaquer dès aujourd'hui aux inégalités structurelles, en réduisant les écarts de ressources et de capacités entre les riches et les pauvres.


VOIR AUSSI

Le Groupe de la Banque mondiale et la pandémie de coronavirus (COVID-19)

Working Paper: COVID-19 and Inequality: A Review of the Evidence on Likely Impact and Policy Options


Auteurs

Ruth Hill

Économiste principale, pôle Pauvreté et équité, Banque mondiale

Ambar Narayan

Économiste principal, pôle Pauvreté et équité, Banque mondiale

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